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Une situation explosive pakistanaise. décembre 2006 Le Pakistan reste le pivot d’une politique sécuritaire régionale à construire. De par sa position géographique, il joue un rôle stratégique de premier ordre, rivalisant avec l’Inde en Asie du Sud et supplantant largement l’influence iranienne en Afghanistan. Néanmoins, plusieurs facteurs assoient le caractère déstabilisateur de ce rôle. Sa population à majorité musulmane demeure pauvre et le rôle équivoque des madrasas dans la formation de celle-ci constitue un problème pour la stabilisation du pays comme de la région. Le tremblement de terre de 2005 et les destructions consécutives n’ont pas été suivis d’une réponse internationale jugée « insuffisante » pour certains groupes islamiques pakistanais qui se sont engagés à la reconstruction des villages détruits. Les attentats en Inde comme la résurgence d’une forte résistance talibane au sud afghan ne sont que les marques visibles d’un jeu d’équilibre que tient difficilement le chef de l’état pakistanais. Les récentes interventions de Mme. Buttho en exil aux Etats-Unis depuis 1999 sont révélatrices du malaise qui existe désormais entre M. Bush et M. Mucharraf. Les efforts de ce dernier ont été jugés insuffisants par le président américain et par M. Karzai avec qui les échanges ont été houleux ces derniers jours suite à l’accord signé avec les chefs tribaux pakistanais soupçonnés de soutenir les Talibans – cet accord vise à aplanir la mauvaise popularité des combats entre forces pakistanaises et forces tribales avec pour objectif la victoire aux elections de 2007[1]. La situation internationale du Pakistan en tant qu’allié des Etats-Unis dans sa lutte mondiale contre le terrorisme fait de M. Mucharraf l’interlocuteur obligé dans un règlement régional. De plus, un quelconque changement de régime ou de personne à la tête du pouvoir suggérerait un risque déstabilisateur trop grand pour qu’il soit raisonnable : le Baloutchistan pourrait devenir l’épicentre d’une menace devenue crédible au régime en place.
Cela fait maintenant plus de quatre ans que le Président Mucharraf s’est engagé à débarrasser la société pakistanaise de l’extrémisme islamiste ambiant. Dans un discours télévisé, il promettait de prendre une série de mesures pour combattre l’extrémisme. La principale d’entre elles visait à conformer toutes les madrasas, écoles religieuses où étudient les enfants pakistanais, au courant dominant en les surveillant de plus près, notamment en en contrôlant davantage le financement et les programmes d’enseignement. Les promesses consistaient dans :
Or, les avancées sont peu nombreuses. Alors que le gouvernement répétait à l’envi sa rhétorique sur le besoin d’homologuer l’éducation dispensée dans les madrasas, il promettait de ne pas interférer dans leurs affaires internes. Pour exemple, les trois madrasas mises en place par le gouvernement comptabilisent seulement 300 étudiants alors que pas moins de 1,5 millions d’étudiants fréquentent des écoles religieuses irrégulières. Le Président Mucharraf s’était par ailleurs lancé dans la lutte contre le terrorisme. Il avait déclaré interdire toute organisation tentée par une expérience terroriste au Cachemire indien. Or les leaders des dites organisations –interdites- n’ont pas été poursuivis en justice pour autant, en dépit de la loi anti-terroriste en vigueur. Bien qu’interdits à nouveau en novembre 2003, nombreux sont les groupes qui continuent de fonctionner sans entrave et qui sont en mesure de réapparaître sous de nouveaux noms. En dépit des obligations qu’implique la résolution 1373 adoptée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, l’échec du gouvernement pakistanais est évident. Il s’explique par le refus de la part de son propre gouvernement militaire. Cette état des lieux ne déroge pas au mode de gestion des affaires consacré par les précédents dirigeants militaires du pays qui consiste à d’un côté coopter les extrémistes religieux en échange de leur soutien à l’agenda politique du gouvernement, et de l’autre, à neutraliser l’opposition séculière[2]. La résurgence de l’extrémisme sur le plan intérieur, y compris de la violence sectaire, et son échec à infiltrer et éradiquer les réseaux terroristes ont eu pour conséquence les deux tentatives d’assassinat dont a été la cible le Président Mucharraf lui-même en décembre 2003 et récemment en septembre 2006. Les Djihads menés en Afghanistan et au Cachemire dont la persistance doit beaucoup, bien qu’à des degrés différents, à l’appui dont ils bénéficient à l’intérieur même du Pakistan, représentent toujours une menace pour la paix régionale. Dépendant plus que jamais du soutien de la droite religieuse à qui le régime doit son maintien, notamment après l’adoption du 17ème amendement constitutionnel grâce au soutien du Muttahida Majlis-i-Amal (MMA), il est peu probable que Mucharraf entreprenne les actions décisives pourtant promises et réitérées à l’encontre des djihadistes et des madrasas intégristes. Comme nous l’avons évoqué plus haut, le cessez-le-feu de septembre 2006 au Pakistan – injonctant les chefs tribaux d’interdire notamment aux militants étrangers comme pakistanais de traverser la frontière afghane en échange d’un retrait des forces militaires pakistanaises des territoires tribaux - entre l’armée nationale et les militants islamiques tribaux des régions du Waziristan ne semble pas donner satisfaction aux experts à l’instar de M. Ahmed Rachid qui souligne le fait que cet accord n’a pour origine que des intérêts purement internes au sens où M. Musharaff a voulu faire taire les critiques contre les pertes militaires – malgré un déploiement de 80 000 soldats1. La présence de troupes pakistanaises à la frontière afghane n’empêche aucunement les trafics et passages de militants tentés par le Djihad. Un rapport des services secrets britanniques dévoilé au public met en cause l’agence pakistanaise ISI de soutien indirect aux terroristes2. Cependant, l’accord avec les territoires tribaux constituait essentiellement à rétablir un calme partiel mais qui aux yeux de la population pakistanaise avait le mérite de présenter le gouvernement comme moins inféodé à la coalition internationale contre le terrorisme et de mettre un terme aux victimes militaires comme civiles. En effet, de larges parties du Pakistan sont victimes sur une large échelle des acteurs non étatiques et des terroristes engagés à divers degrés de violence et de menaces subversives avérées. Un rapide coup d’œil sur une carte établissant la violence perpetrée au Pakistan indique que les zones tribales fédérées (FATA), le Baloutchistan et le Gilgit-Baltistan arrivent en première position dans cette catégorie. Islamabad doit faire face vigoureusement – militairement ou non – à de nombreuses menaces. Alors que 648 personnes (dont 430 civils et 137 terroristes) ont été tués dans des accrochages avec des rebelles et des terroristes durant l’année 2005, en Septembre 2006, ont déjà été enregistrés 1219 morts (dont 505 civils et 443 terroristes). La mise à l’écart de la presse suggère des taux de mortalité bien plus élevés.
Fatalities of Terrorist Violence – 2005
Source: Institute for Conflict Management database.
Le Baloutchistan – qui totalise près de 44% de la superficie du Pakistan – est frappé par une rébellion lascive comme le sont les territoires nord et sud du Waziristan dans les FATA – 3% de la superficie totale pakistanaise. Ces territoires ne sont pas concernés par la loi de la gouvernance civile et sont dominés uniquement par la force militaire. La mort du chef Nawab Akbar Bugti dans la région de the Dera Bugti du Baloutchistan le 26 Août par les forces de sécurité pakistanaises et la violence qui s’ensuivit à travers le Baloutchistan ont exacerbé le problème du régime militaire. Si la répression d’Islamabad n’a pas eu de succès au Baloutchistan, la mort de Bugti marquera le début de la consolidation des forces nationalistes et un changement dans la tactique employée, de la tactique de la guérilla conventionnelle – qui était plus susceptible d’etre détectée et neutralisée – à des actions décentralisées et subversives, dont le ciblage d’infrastructures en dehors de la région, y compris dans les concentrations urbaines, ainsi qu’un effort pour implanter l’effort insurrectionnel dans les autres groupes ethniques, comme les Sindhis, Seraikis, Pashtun. De plus, il y a danger que le mouvement baloutche voit l’influence des groupes radicaux islamistes comme le MMA qui avait été réduit jusque là aux zones pachtounes du nord grandir dans le sud du Baloutchistan. La violence et le retrait d’une gouvernance civile s’est accompagnés d’un déploiement de force: 80,000 troupes dans les FATA et 123,000 au Baloutchistan, avec le soutien d’hélicoptères, d’artilleries et d’avions de chasse. Malgré les intenses activités militaires pakistanaises dans les FATA, des sources indiquent que les Taliban comme des membres d’Al Qaeda conservent une présence significative dans la région et s’impliquant dans la lutte contre la coalition internationale en Afghanistan. Bien que le gouvernement ait assuré que la plupart des terroristes étrangers étaient partis, il est évident que la présence djihadiste est encore présente dans la région, que les extrémistes islamiques se confrontent régulièrement à l’Etat Pakistanais, et qu’ils contrôlent une zone conséquente du nord du Waziristan rendant une présence militaire permanente impossible. Selon certaines sources, il est possible que les extrémistes islamistes dirigés par des membres talibans contrôlent des zones des FATA proche de la frontière afghane. La région de Dand-i-Darpa Khail au nord du Waziristan, près de la ville de Miranshah, serait le quartier général des islamistes opérant en Afghanistan, dont l’ancien commandant taliban Jalaluddin Haqqani, et son fils Sirajuddin Haqqani. Maulana Abdul Khaliq, le chef de Gulshan-e-Ilm à Miranshah,a été déclaré comme le “cerveau” du 2 mars 2006- incident dans lequel on a vu des talibans occuper des batiments gouvernementaux à Miranshah[3]. Sikander Qayyum, le chef originaire de Peshawar chargé de la sécurité des zones tribales a déclaré à l’AFP en mars 2006 que les extrémistes avaient tué au moins 120 chefs tribaux pro-gouvernementaux ces derniers mois. Le ministre de l’intérieur Aftab Ahmad Sherpao a admit le 11 mars 2006 que les “mécréants” avaient tenté de prendre le contrôle des batiments publics et concurrençaient l’autorité étatique. Pourtant, il y a eu déjà possibilité de pacifier la région : les responsables afghans ont établi que les opérations talibans et d’Al Qaeda avaient pour base le Pakistan – FATA et le Baloutchistan. L’Afghanistan a fourni au Pakistan des détails essentiels sur les membres talibans qui, selon Kaboul, ont orchestré une révolte à partir du sol pakistanais. Le 16 février 2006, le President Hamid Karzai a déclaré lors d’une conférence de presse, "Nous avons fourni à nos frères de vastes informations, des détails sur les individus incriminés, leur localisation et d’autres informations., faisant référence aux autorités pakistanaises.. Karzai, selon le journaliste pakistanais Ahmed Rashid, a donc fourni in dossier complet à Musharraf, contenant les détails de la préparation des djihadistes volontaires au suicide. Le rapport incluait également les noms et adresses des recruteurs pakistanais. Or, aucun effort ne fut fait du coté pakistanais. La forte rébellion qui secoue les provinces afghanes, comme Paktika, proche du Pakistan, est une réalité malgré les 80.000 troupes déployées il y a encore peu de temps. Certaines sources suggèrent que les troupes pakistanaises ont fermé les yeux sur les opérations transfrontalières des Talibans en direction de l’Afghanistan. Le trafic de drogue est un facteur essentiel de corruption dans ce genre d’actions. Par ailleurs, le Muttahida Majlis-e-Amal, une alliance Islamiste qui garde de forts liens avec les Talibans, gouverne le Baloutchistan. Certaines sources suggèrent par ailleurs qu’une politique pakistanaise de « vide stratégique » serait menée pour empecher le régime de Kaboul de pouvoir stabiliser le pays sans un role pakistanais prédominant. Il est évident que la volonté indienne de s’impliquer en Afghanistan ne fait que renforcer cette hypothèse pakistanaise. Mais a contrario, cela implique un développement de l’instabilité le long de la ligne Durand, et au Baloutchistan comme dans les FATA. Mais il est facile de conclure que s’il y a gains stratégiques, ce ne sont que conséquences d’une situation politique qui échappe au contrôle d’Islamabad. Un examen de la situation socio-politique et sécuritaire de la région suggère que l’autorité étatique a subi un échec significatif. Les forces extrémistes islamistes ont remplacé les structures étatiques légitimes. De nombreux cléricaux ont remplacé les chefs de tribus dans les comités de direction dans le sud du Waziristan. On a de meme rapporté que les Talibans ont ouvert des centres de recrutement à Wana, Makeen et les zones de Barwend au sud Waziristan. Malgré des succès éphémères de l’armée pakistanaise, avec le soutien américain – vente d’armes – et des troupes de la coalition de l’autre coté de la frontière, de larges pans de territoire au Pakistan continuent à rester sous le contrôle des Talibans et des extrémistes islamistes. Pour terminer cette courte réflexion sur les menaces sécuritaires au Pakistan – insurrectionnelles et étrangères -, les attentats commis en Inde, à Mumbai revendiqués par le Lashkar –e-Taiba (LeT) soulignent l’échec de la politique du compromis du président pakistanais. De plus, ces attentats sont d’un nouvel ordre pour l’Inde : ceux-ci ont été financés par des personnes originaires d’Arabie Saoudite, entrainés à Dubai et ont impliqué des musulmans indiens. Alors que l’Inde a demandé aux autorités saoudiennes d’agir contre le soutien financier de certains réseaux sur son territoire aux actes terroristes, toute répression saoudienne tarde à etre mise en route. Selon un haut responsable indien, « l’Inde est entrée dans un cercle concentrique d’actes terroristes. Le gouvernement doit faire face aux escadrons de fedayin envoyés en Inde, aux agents dormants au Cachemire, et doit combattre les liens entre les terroristes et la grande criminalité »[4].
Le Pakistan est la charnière stratégique d’une politique créatrice d’instabilité ou de stabilité. Malheureusement, les facteurs déstabilisants internes sont bien nombreux pour permettre une réelle politique en faveur d’une meilleure sécurité régionale.
Copyright © 2006 [Regards sur l'Asie Centrale]. Tous droits réservés [1] New York Times, 12 septembre 2006 [2] International Crisis Group, 2004. 1 ISN Watch, 11 septembre 2006 2 Wall Street Journal,25 septembre 2006. [3] Institute for Conflict, septembre 2006 [4] Inter press service, 15septembre 2006
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