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La nucléarisation iranienne et l’Asie Centrale (Central Asia Analyst, 02 Août 2000, Stephen Blank)
Presque toutes les analyses sur les capacités nucléaires iraniennes se focalisent sur le Moyen orient et l’Europe. Israel, l’Irak ou les forces américaines dans le golfe sont présumés représenter les cibles d’une capacité de frappe nucléaire de Téhéran. Bien que cet argument puisse être fondé, il sous estime les problématiques stratégiques et politiques auxquelles seront face la Russie et l’Asie centrale, lorsque l’Iran aura atteint cette capacité. L’Iran tentera t il d’utiliser le chantage nucléaire contre un Etat du Caucase ou de l’Asie centrale ? Et à l’instar du Pakistan, la nucléarisation iranienne amènera t elle Téhéran à soutenir les minorités sécessionnistes à travers la région, convaincu que sa force de frappe dissuadera les autres Etats dotés de l’arme nucléaire ?
Au début des années 2000, la CIA a annoncé qu’elle ne pouvait pas garantir que l’Iran ne possédait pas la technologie nucléaire. Un témoignage du directeur de l’agence, George Tenet a par ailleurs souligné que dans une décennie, l’Iran posséderait certainement une arme nucléaire en état d’être utilisée. Quant au Général Anthony Zinni, le chef d’état major du CENTCOM, a indiqué qu’en 2005 l’Iran posséderait à la fois l’arme nucléaire mais également les moyens pour la projeter au-delà de ses frontières. Alors que beaucoup d’experts appuient la théorie selon laquelle la possession d’armes nucléaires puisse réduire le risque de conflits conventionnels, ceux-ci pensent que la tentation de l’Iran d’utiliser des armes nucléaires afin d’atteindre ses objectifs en Asie Centrale ou dans le Caucase ne tient pas la route.
L’Iran est déjà en train de devenir un agent de prolifération. A l’instar de la Corée du Nord qui vends ses composants technologiques et balistiques à l’étranger, Téhéran pourrait faire de même, en particulier au Moyen Orient. Ou bien il pourrait vendre sa technologie au Pakistan, à l’Inde ou même à la Corée du Nord, créant ainsi un corridor de transit des technologies dangereuses. Au contraire, les Etats centrasiatiques, avec les soutiens russe et chinois, ont réussi à faire de l’Asie centrale une zone géographique dénucléarisée.
La Russie tente maintenant d’impliquer l’Iran et l’Inde dans l’organisation de Shanghai afin de convertir cette entité institutionnelle en un système de sécurité anti américain. Mais cette évolution ne peut guère passer outre les questions que posera la nucléarisation de l’Iran. Une fois que Téhéran aura développé une force de frappe nucléaire utilisable, pourra t il encore rejoindre une entité ayant pour principe la dénucléarisation ? En tout état de cause, nous ne pouvons prévoir la configuration stratégique que choisira alors l’Iran, ni la doctrine qu’il choisira d’adopter.
Il est évident que l’entrée de l’Iran dans le club nucléaire peut potentiellement déstabiliser non seulement le Moyen Orient et le Golfe, mais également l’Asie centrale et l’Asie du Sud. L’Asie du Sud subit déjà une course à la nucléarisation de la part du Pakistan et de l’Inde qui développent parallèlement leurs arsenaux. Or le Pakistan et l’Iran sont aux portes de l’Afghanistan et de l’Asie centrale et n’importe quel observateur peut présumer que leurs agendas sécuritaires engloberont également cette région.
La rivalité du Pakistan avec l’Iran et la Russie en Asie centrale pourrait mener à un embrasement de la région. D’autant plus que l’Inde tente de s’implanter également dans la région centrasiatique. Le développement des arsenaux nucléaires en Asie du Sud et la manière dont ces armes sont considérées au sein des discours politiques, peuvent donner une idée de comment l’Iran pensera développer son propre arsenal. L’Inde a récemment publié une nouvelle doctrine nucléaire qui met en avant une dissuasion cohérente et une capacité de seconde frappe ; cette doctrine implique le développement d’une force nucléaire plus évoluée basée sur l’accession à la « triade » : terre, air et mer.
L’Iran peut logiquement suivre la même direction et en ce sens, déstabiliser une grande partie de l’équilibre en Asie. Après tout, en réponse à la nucléarisation prochaine de l’Iran, Israel s’est doté de sous-marins à propulsion nucléaires de classes- Dauphin afin de donner à une nouvelle latitude à sa capacité de seconde frappe. Dans le même temps, Tel-Aviv aspire à se mettre sous la protection d’un système de défense anti-missile. Quelles seraient alors les réactions des gouvernements du Caucase, d’Asie centrale et de la Russie ?
Même si l’ensemble de la Communauté des Etats Indépendants demeure dénucléarisée (hormis la Russie), l’entrée de l’Iran dans le club nucléaire créera un troisième ou quatrième acteur régional et entraînera en réaction une implication du Pakistan plus forte en Asie Centrale.
La prolifération, la défense anti-missile et les questions de structuration des forces stratégiques ne sont plus exclusivement des questions qui se posent aux grandes puissances. De plus en plus, les problématiques de sécurité régionale et de rivalité entre acteurs hégémoniques régionaux sont imbriquées avec celles de sécurité nucléaire et de stratégie globale. C’est le cas même lorsqu’au sein d’une région, un seul acteur possède la capacité nucléaire. Nous ne pouvons plus ignorer les évolutions stratégiques et politiques qui concernent cette région.
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