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31/08/2005 14:29:32 |
Le mal russe apprecie par les medias d’Asie centrale
Le mois dernier, nous nous étions attardé sur la politique volontariste du Kremlin qui visait à renforcer ses positions en Asie centrale. Mais comme toute analyse pertinente, l’angle d’une seule position ne peut devenir précieux que si l’on accepte d’emblée la possibilité du comparatisme. Or si la vision prise dans « Retour de la Russie en Asie centrale » était principalement occidentale, dans la manière d’aborder, d’analyser le sujet et puisqu’ établie sur des sources en majorité provenant d’experts ou d’instituts de recherche occidentaux. L’intérêt de ce nouvel article réside en la découverte des opinions défendues, fournies et publiées par certains journaux centrasiatiques, choisis selon le critère de leur popularité, sur la présence russe dans la région. Cet article est fondé sur la lecture des journaux centrasiatiques, pro et anti- russes de Juillet à Septembre 2004. Les journaux utilisés pour cette étude ont été les périodiques kazakhs Nomad, Navigator-II et Liter.kz, kirghizs Gazeta.kg, AKIpress, Obchestvenny reiting et Jany Ordo, ouzbek Moussoulmanski Ouzbékistan et Uzland-uz, et tadjiks Asia-plus et Avesta. Dans un souci de fournir au lecteur une grille d’analyse, veuillez vous référer au tableau n°1, en fin d’article, pour distinguer les journaux à tendance pro russe des journaux à tendance plus nationaliste. Le recueil d’un certain nombre d’informations à travers ces lectures m’ont permis de souligner quelques récurrences parmi les opinions des médias des cinq républiques d’Asie centrale, mais aussi de solides divergences entre eux. C’est sur ces deux points que nous allons tenter de développer notre analyse. Une politique russe incompréhensible et critiquée Un élément est récurrent lorsque l’on parcourt les médias de la région : la politique du Kremlin est floue. Sans doute gagne t elle à l’être puisqu’elle ne dispose pas encore des moyens de pression politico-économiques que les Etats-Unis possèdent. Sans doute, maintenir un flou sur ses intentions, sur ses objectifs à court terme ne peut que donner à Poutine, président de la Fédération de Russie, une chance supplémentaire pour atteindre ses objectifs à long terme. Mais l’adoption d’une telle politique peut également mener à des effets inverses à ceux recherchés. Ainsi, les médias affirment bien souvent qu’ « une politique peu compréhensible fait perdre à la Russie ses positions en Asie centrale1 ». Les prises de position de Moscou sont fréquemment assimilées à une tentative de restauration de l’influence russe dans la région, supposées répondre à une « politique ambitieuse et chauvine2 ». Le Kremlin doit admettre que les cinq républiques d’Asie centrale sont désormais des Etats souverains et ne dépendent plus des décisions prises au niveau fédéral, comme à l’époque soviétique. Aussi, les médias critiquent à tour de rôle l’alliance de leurs pays avec la Russie « "L'alliance avec la Russie n'est pas une alliance équitable. Dans le nouveau contexte géopolitique, la Russie devrait rechercher de nouvelles formes susceptibles de sauvegarder, mais aussi d'approfondir la coopération bilatérale3 ». Outre les médias kazakhs, les journaux kirghizs reprochent aussi à la Russie ses ambitions impériales « L'important dans la politique étrangère de Poutine, c'est le grand retour des attitudes impériales, ce qui explique l'installation d'une base militaire russe à Kant4 ». La politique étrangère de Moscou est ainsi examinée sous un jour négatif. Le soutien accordé par la Russie aux régimes autocratiques centrasiatiques conduit le journal kazakh Navigator-II à s’indigner ; il affirme que « la Russie évolue à toute allure vers un État autocratique, et elle est prête à sacrifier les principes humains de base pour faire renaître sa grandeur mythique... Les Américains auraient pu fermer les yeux sur Andijan pour prolonger leur présence militaire en Ouzbékistan, mais ils ne l'ont pas fait. Quant à Poutine, cela lui est égal. Il est prêt à qualifier de terroristes les manifestants pacifiques à seule fin d'encourager le retour de l'Ouzbékistan dans le giron russe5 ». Autre élément de mécontentement des médias centrasiatiques consiste en l’implication des autorités russes et des agences affiliées au pouvoir à Moscou dans les affaires internes des républiques d’Asie centrale. La presse kazakhe critique ainsi l'Alliance russe, « qui a si expressément soutenu le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, dans le cadre des préparatifs des "élections présidentielles non déclarées" de 2006 »5. La même presse critique l’ingérence de la Russie dans les affaires internes et la vie politique du Kazakhstan : de surcroît, elle l’accuse de vouloir jouer la carte « russe » afin de déstabiliser l’entente nationale. Les Etats d’Asie centrale ne vont plus tarder à se rebeller contre une politique de coopération non équitable avec Moscou, prévient Liter.kz. En effet, il y a un risque certain pour le Kremlin de conserver une politique inégalitaire avec ses partenaires centrasiatiques. Ce comportement ne peut que mener à des frictions plus ou moins importantes. Pour exemple, le Kazakhstan est un pays souverain, désormais prospère grâce à ses exportations de pétrole et de gaz, et « Il serait pour le moins naïf d'espérer que le Kazakhstan continue par sa passivité de sacrifier ses intérêts ». 4
Des garanties pour la permanence de la présence russe dans la région Mais les positions russes en Asie centrale sont pour l’instant assurées par le manque flagrant de coopération entre les dirigeants centrasiatiques eux-mêmes. En effet, la récente décision d’Islam Karimov, président ouzbek, de demander aux forces américaines de quitter le territoire d’Ouzbékistan dans un délai de 180 jours5, a contribué à la propagation de rumeurs. Une des rumeurs consistait en « un déploiement d'un contingent russe en Ouzbékistan et le renforcement de la présence militaire russe en Kirghizie. Dans le souci de rester au pouvoir, le président ouzbek Islam Karimov a entamé des négociations secrètes avec Moscou après les insurrections de mai à Andijan6 ». L’attitude à avoir face à de telles rumeurs n’est non pas de déterminer si elles sont vraies ou fausses, mais d’identifier et de tenter de justifier la crainte de la presse kirghize quant au déploiement de ce contingent : le journal Akipress l’annonce, d’ailleurs, lui-même lorsqu’il déclare que « La presse est préoccupée par les rumeurs [du déploiement d’un contingent russe en Ouzbékistan]». La région de l’Asie centrale est déchirée par des luttes de pouvoir, des intérêts divergents, des ambitions régionales. Toutes les tentatives d’union régionale ont pour le moment échouées7. Les dirigeants centrasiatiques ne veulent effectivement pas entendre parler de coopération régionale autre que sécuritaire, de peur de se voir contesté leur pouvoir et leur domination. Aussi préfèrent ils mener des batailles voire des guerres d’influence contre chacun de ses voisins. C’est pourquoi l’installation d’un contingent russe en Ouzbékistan comporte deux risques : celui de voir l’ambition régionale de Karimov croître de manière disproportionnée, dès lors qu’il se croira soutenu par un allié moins sourcilleux sur les droits de l’homme, mais également celui d’une Russie, qui forte de sa présence renforcée dans le pays voisin, « insiste[r] sur l'ouverture d'une base militaire permanente […] dans le sud de la Kirghizie8 ».
La Russie n’est pas l’objet d’antipathie
Moscou, aux yeux des médias centrasiatiques, est présumé conduire plus une mauvaise politique qu’une politique inacceptable. Les médias centrasiatiques, même si certains défendent des lignes éditoriales plus pro- occidentaux, et d’autres plus pro- russes, ne peuvent pas réellement correspondre à de telles classifications, sans qu’on y apporte des nuances importantes. Beaucoup de publications révèlent le fait que personne n’envisage une rupture des liens avec la Russie, ni les analystes politiques, ni les journalistes et encore moins les dirigeants. La Russie est incontournable sur la scène centrasiatique : au niveau économique (pratiquement la totalité des voies d’évacuation des ressources premières passent par le territoire russe, et les pays d’Asie centrale ont fait de la Russie leur premier client économique), au niveau politique (par l’Organisation de Shanghai et la Communauté des Etats Indépendants et par ses divers traités bilatéraux avec les républiques centrasiatiques, la Russie s’est rendue indispensable sur le domaine sécuritaire) et enfin au niveau social (de très fortes minorités russes peuplent encore l’Asie centrale : nombre d’entre elles concourent à la prospérité de ces pays. Une rupture et une discrimination envers la Russie pourrait entraîner des tensions ethniques indésirables9). C’est pourquoi Moscou est considéré comme le partenariat idéal, et ce, par divers acteurs. « La Russie s'est toujours trouvée et restera en bonne position dans la politique étrangère kirghize. Les deux pays sont unanimes en abordant les questions des relations internationales » indique le journal kirghiz Obchesvenny reiting10. Comme le souligne ce journal, le volet prorusse prédomine encore dans la politique étrangère des républiques centrasiatiques et notamment de Bichkek11 L’alliance russe peut aussi être envisagée par des acteurs en opposition avec les régimes en place. Ainsi, en Ouzbékistan, le président Karimov semble s’être rapproché du Kremlin, mais la Russie représente également une chance et un partenaire de discussion pour l’opposition au pouvoir ouzbek. Ainsi certains médias ouzbeks appellent à une participation plus active de la Russie à la démocratisation de leur pays. « Il y a longtemps déjà que le peuple ouzbek attend une allusion de la part de la Russie pour laquelle il éprouve toujours énormément d'amour et de confiance. Mieux, il n'envisage son avenir radieux que dans l'alliance stratégique et la coopération avec la Russie ». 9 Certes, le Kremlin est critiqué pour sa politique impériale, mais de nombreuses publications évoquent la possibilité d’un changement d’optique, une nouvelle approche naissant de Moscou. Un nouveau dynamisme qui serait profitable à tous. Abandonner les vieux clichés et définir une politique étrangère plus efficace est souvent le mot d’ordre lancé par le président russe mais également par les médias d’Asie centrale. Aussi, des médias, comme le quotidien ouzbek Uzland.uz, conseille au pouvoir russe d’ « adopter vis-à-vis de l'Ouzbékistan une stratégie plus diversifiée. Elle ne pourra renforcer son influence que si elle s'appuie sur une stratégie d'ensemble équilibrée dont pratiquement tous les pays de la CEI sont pour l'instant privés10 ». Le quotidien kirghiz Gazeta.kg apporte une analyse complémentaire. Il est nécessaire pour le Kremlin d’opter pour plus de responsabilité politique dans l’élaboration de sa politique extérieure envers l’Asie centrale. « Le futur essor de l’Empire Céleste [la Chine] et son accession au titre de superpuissance, crée une situation inédite dans le monde, en premier lieu, bien entendu, pour ses pays voisins » avertit le journal kirghiz11. Dans ce cadre, la Russie doit prendre garde contre le risque de devenir un simple pion dans le jeu politique des Etats-Unis et de la Chine, "A l'heure actuelle, toute la région d'Asie Centrale représente en quelque sorte un champ de batailles politiques. Quant à la Chine, elle a besoin de participer à ces batailles pour s'affirmer comme grande puissance dans son face-à-face avec les Etats-Unis... La Chine s'efforce de s'implanter en Asie Centrale. […] La Russie est en train de jouer un rôle auxiliaire pour la Chine... Tout porte à croire que le "Grand Jeu" ne sera pas mené par des méthodes militaires, mais plutôt par des moyens politiques et économiques, alors la victoire reviendra incontestablement à la Chine12 ». Bien entendu, cet avertissement n’est pas gratuit. Certes, le quotidien ouzbek Moussoulmanski Ouzbékistan est réputé pour soutenir la cause de Moscou, mais à travers la menace chinoise, transparaît une réelle crainte que partagent l’ensemble des dirigeants centrasiatiques : comment contenir une Chine, géant démographique, géant économique et potentiellement politique ? Seule une politique dynamisée, responsable et mesurée du Kremlin pourrait modifier durablement la donne en Asie centrale.
Les lignes éditoriales adoptées par les divers journaux d’Asie centrale divergent bien évidemment sur l’image et le rôle joué par la Russie en Asie centrale. Que l’on soit au Kazakhstan ou au Tadjikistan, la politique russe dans la région est analysée différemment ; mais une réalité demeure : la Russie est présente, et ce, malgré les percées américaines et chinoises des dernières années. Ce qui signifie une chose toute claire pour les cinq républiques centrasiatiques, le jeu géopolitique dans la région doit compter avec Moscou.
Sources utilisées : Kazakhs : Nomad, Navigator-II et Liter.kz. Kirghizs : Gazeta.kg, AKIpress, Obchestvenny reiting et Jany Ordo, Ouzbeks : Moussoulmanski Ouzbékistan et Uzland-uz. Tadjiks : Asia-plus et Avesta.
Tableau N°1 Grille rudimentaire
1 Liter.kz, 04/08 2 Liter.kz, 04/08 3 Liter.kz, 04/08 4 Jany Ordo, 05.08, ( Kant est le nom d’une base militaire russe au sud du Kirghizistan) 5 Navigator-II, 01.08 5 Navigator-II, 18.08 4 Liter.kz, 04/08 5 Davoust, J.B., « Retour de la Russie en Asie centrale », www.artefactinfo.com, Septembre 2005. 6 AKIpress, 05.08 7 Union Economique d’Asie centrale, Communauté des Etats Indépendants. 8 AKIpress, 05.08 9 Un journal tadjik Avesta cite à ce propos une déclaration de l’ambassadeur américain au Tadjikistan « les Etats-Unis croient en les hommes, alors que la Russie ne croît qu'aux systèmes en place. La Russie se sert des immigrés tadjiks pour dominer au Tadjikistan (Avesta, 20.08). 10 Obchestvenny reiting, 27.07 11 « La Russie est l'une des grandes puissances mondiales et reste dominante sur l'échiquier post-soviétique. Sa présence en Asie centrale garantit la stabilité et la sécurité de la région » (Nomad, 28.07). 9 Uzland-uz, 18.08 10 Uzland.uz, 04.08 11 Gazeta.kg, 08.08 12 Moussoulmanski Ouzbékistan, 22.08
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