Asie Centrale

Accueil
Présentation
Services
Recherche
Archives
Liens
Contacts

 

 

 

Retrouver sur ce site chaque semaine les analyses des plus grands sites d'information

Yale Center for the Study of Globalization

Actualités

 

Lettre d'information

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16/03/2006 13:38:06

 

 

 

La crise du Haut Karabakh, une citadelle assiégée ? François Thual, enjeux stratégiques, puf, 2002

 

Formé au contact d’une décennie de guerre, la situation actuelle du Haut karabakh figure en tête des nouvelles télévisées depuis quelque temps maintenant et le restera probablement encore pendant longtemps en dépit de l’accord de paix conclu en 1991, puisque la région dans laquelle il s’immerge, le Caucase Sud, est en constante évolution, soumis à des soubresauts, bouleversements, éruptions politiques économiques et sociales, qui modifient à chaque fois profondément la donne et les axes de compréhension pour analyser cette partie du monde.                                                                                              En effet, connu, sur la scène internationale, sous le nom de « Nagorno- karabakh », ce petit territoire de 4 400 km² peuplé d’environ 120 000 Arméniens et 40 000 Azéris, semble ne pas trouver la tranquillité, puisque la précarité de l’accord de paix trouve ses sources à la fois dans les conditions de cette paix (pour les Azéris, seul le droit du plus fort a été le critère retenu pour les négociations puisque les troupes arméniennes occupaient et occupent encore aujourd’hui des zones azéries), mais également dans la structure même du système international prévalant dans cette région (le haut Karabakh bénéficie d’une position géopolitique enviée, tampon entre la Turquie et l’Iran, lieu idéal de surveillance sur-élevée du fait de son relief montagneux de l’ensemble du territoire azéri, riche en ressources en hydrocarbures).                                                                                                                           François Thual s’intéresse au Haut Karabakh car, selon lui, il représente un idéal-type, au sens webérien du terme, de la confrontation de logiques identitaires. Ainsi, il retracera la complexité de la formation historique de ces logiques dont le conflit entre elles fut entretenu par les occupations successives, les phénomènes d’expulsion, et les superpositions des intérêts économiques et géopolitiques.                                                                                                       La crise du Haut Karabakh, une citadelle assiégée ? est divisé en 4 chapitres revenant majoritairement sur la maturation de la lutte azéri-arménienne pour le contrôle de l’enclave du Haut karabakh. Une reprise de son approche chronologique nous permettra de mieux cibler les tenants et aboutissants de ce conflit qui n’a rien de local mais tout de mondial.

 

 

I/ Des Chrétiens au Caucase, la construction du Nagorno-karabakh :

Ainsi, dans le premier chapitre, François Thual remonte au III e siècle après J.C afin de nous présenter la dissémination sans pareil d’une communauté qui, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle se définira plus comme une réalité ethno-confessionnelle que comme une nation en gestation. Il parle ainsi de « Galaxie arménienne » pour représenter des espaces arméniens hétérogènes et disséminés dans toute la région du Caucase, ces espaces couvrant aussi bien l’Empire Ottoman, l’Empire Perse sans oublier les tous premiers royaumes arméniens du Moyen Age. Paradoxalement, la poussée des empires avoisinants, l’Empire Russe et Ottoman durant le XIX e siècle notamment devaient à la fois accélérer cette dissémination des populations arméniennes mais dans le même temps leur offrir une opportunité d’affirmer une certaine cohérence entre elles, en dépit de la discontinuité des espaces arméniens.                                                                                                                                Entreprise par Pierre le Grand, l’expansion de l’Empire tsariste vers le sud fut renforcée par les victoires de l’armée russe sur les armées perses dans un premier temps, victoires qui devaient être sanctionnées par les traités de Gulistan (1813) par lequel la Russie annexa le Haut Karabakh, puis par le traité de Turkmentchoi ; et dans un deuxième temps sur les armées ottomanes : Thual cite pour exemples les deux guerres victorieuses dont le fameux traité de San Stéfano de 1878 résonne encore à nos oreilles.                                                                                                                 Deux éléments fondamentaux pour la compréhension de la problématique du Haut Karabakh et de la question arménienne sont à relever dans le début de l’ouvrage : les populations arméniennes, dès lors qu’elles devinrent sujets de l’Empire Russe, furent assimilées par les dirigeants ottomans puis turcs comme les alliés de leur ennemi séculaire et mortel auquel ils s’étaient affrontés durant des millénaires. Aux yeux de Istanbul, Arméniens et Russes étaient désormais liés et complices. Nous avons ici, un exemple typique d’une population qui devient otage de la structure même de son environnement international et géopolitique et des modifications qui en découlent, au premier plan, les phénomènes de revitalisation de territoires anciennement « perdus ». En effet, à la suite du traité de San Stéfano, près de 80 000 arméniens quittèrent l’Empire turc pour rejoindre la Russie, mais surtout 50 000 arméniens de Perse vinrent s’installer au Haut karabakh qui avait été peu à peu « turquifié » sous l’empire ottoman. La « réarménisation » de ce territoire devait faire barrage à la poussée démographique et identitaire des peuples turcophones, et au reflux des populations arméniennes vers les hauteurs du Karabakh provoqué par la sédentarisation des nomades tatars et des guerres des pâturages.                                                                                                    Symbole de ces mouvements, la ville de Chouchi, située au nord du Haut karabakh. Sous le règne de Panakh Ali Khan au XIXe siècle, elle fut l’apogée de la poussée démographique et identitaire des peuples turcophones devenant la capitale d’un micro-émirat ; puis au début du XX e siècle, l’essor pétrolier et les flux des populations arméniennes, devaient faire de Chouchi un lieu de rayonnement culturel et politique et le lieu de villégiature de la haute bourgeoisie arménienne de Bakou, en 1914, sur 40000 habitants vivants à Chouchi, 22000 étaient arméniens).                                                                                                                                      Ces mouvements de populations devaient atténuer nettement la fragmentation des populations arméniennes et donner un nouveau souffle à la maturation de la question arménienne, et c’est là le deuxième élément à retenir du premier chapitre.                                                               Les peuples chrétiens du Caucase, géorgien mais en premier lieu arménien connurent une révolution identitaire majeure. Ainsi, du statut d’entité ethno-confessionnelle minoritaire, le peuple arménien tendit au statut de nationalité à part entière. L’élite commerçante fut la première touchée par cette prise de conscience de la nécessité de leurs origines et de leurs particularités communes et prit rapidement la forme institutionnelle avec la mise en place dans les années 1880 1890, de partis Hintchnak de tendance sociale-démocrate, et Dachnak, de tendance nationaliste. Mais ce ne fut pas le cas pour les populations arméniennes de l’est de la Turquie qui devaient faire face à la pression fiscale et à la poussée des populations kurdes, ce qui ne leur laissa guère de temps pour penser à leur histoire commune.                         Les massacres de 1894 1896 perpétrés par l’armée turque contre les arméniens, à la suite d’une querelle avec les kurdes (peu avant 1914, la population arménienne en Turquie avait diminué de 400 000 habitants), mais également les persécutions et répressions russes, que l’on oublie souvent, contre la montée du nationalisme arménien, essayant de « déculturer » ce peuple, devaient à coup sur, avoir l’effet inverse que recherchaient les directions impériales : au lieu d’affaiblir un phénomène, ils lui donnèrent une nouvelle raison de survivre et de se développer.                                                                                                                                                      Cette prise de conscience toucha t elle donc plus les peuples arméniens des régions du karabakh et d’Erevan que ceux d’Anatolie, en appuyant sur la spécificité encore plus particulière de la région du Karabakh ? Cette différenciation devait elle expliquer l’apparition de thèses actuelles faisant coexister deux arménies, et non une seule ?                                                                  On estime que oui. Puisque si la question arménienne, à la veille du premier conflit mondial pouvait être résumé de la manière suivante : un peuple, fier de sa langue, de son passé, uni autour d’une Eglise qui lui est spécifique, rêvait de l’instauration d’une patrie avec son territoire national ; le Haut Karabakh, qui, du fait de son éloignement géographique, bénéficia tant sous les jougs perse qu’ottoman que russe d’une certaine autonomie accordée aux autorités locales ; avec les tensions et rivalités que cela suppose, et ne répondait pas aux caractéristiques ni aux revendications des autres communautés arméniennes du Caucase.                     Divisé en cinq principautés au temps des Shahs de Perse, le Haut karabakh malgré les terreurs sporadiques opérées par les occupants successifs, devait plus ou moins s’administrer seul ; le seul XVIII e siècle voyant les Tatars puis les Arméniens monter aux rênes du pouvoir. Ce destin un peu particulier devait donner à cette région des particularités tant sur le plan linguistique qu’historique1.

Le deuxième chapitre intitulé «  les années de sang » renvoie aux années 1914-1922, ces années qui furent directement concernées et bouleversées par la Première Guerre Mondiale qui devait pour longtemps modifier la géographie de la région.                                             Après avoir rapidement souligné la responsabilité dramatique de la coïncidences des conjonctures politiques, stratégiques et historiques dans l’extermination et la déportation des populations arméniennes d’Anatolie ottomane par le gouvernement Jeune turc (le rôle du panturquisme dans l’appréhension des arméniens comme obstacle à la réalisation de cet objectif, le rôle séculaire de la rivalité russo-turque, la levée de troupes supplétives arméniennes dans les régions d’Anatolie par les armées russes durant la première guerre mondiale, les rêves de reconquête territoriales de l’Empire Ottoman,….) ; Thual souligne encore une fois la spécificité de la région du Haut Karabakh. A la suite de la guerre, trois républiques furent crées, l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Chacune recherchait une certaine stabilité territoriale, et ce n’était pas chose gagnée, vu les ambitions géopolitiques des puissants d’alors : la Turquie cherchait conserver définitivement les régions du Kars, Ardahan et Batoum, port pétrolier de la mer Noire, le Royaume Uni qui désirait accroître son capital parmi les peuples musulmans et devait de ce fait, pousser à la fondation d’un grand Azerbaïdjan, et enfin l’Empire bolchévique qui avait succédé à la Russie tsariste mais sans oublier ses prétentions dans le Caucase comme nous le verrons dans les années de soviétisation du début des années 1920-21. Pourtant, à coté de ces tensions multiples, le petit territoire du Haut karabakh, de plus en plus isolé du reste de l’Arménie qui ne pouvait rien pour lui, étant elle même moribonde sous la poussée de ses ennemis territoriaux, malgré les menaces et occupations qu’il subit par l’armée russe et l’armée turque, l’armée azerbaïdjanaise qui souhaitait l’annexer, ou bien encore l’armée anglaise, parvint toutefois à s’auto-administrer selon un système de représentation de chaque village.                               Comme si la lutte incessante et les rivalités géopolitiques des prétendants au Haut Karabakh, profitant des haines identitaires accumulées depuis des siècles pour asseoir leur domination lui avaient permis paradoxalement à survivre au sein d’un environnement hostile.                     Thual, comme pour confirmer cette thèse, passe ensuite à l’alliance entre Russie bolchévique et Turquie Kémaliste qui, en 1920, scella le sort de l’Arménie et du Haut Karabakh, réduisant à néant les dispositions du traité de Sèvres. A partir de janvier 1921, l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient devenues des républiques soviétiques. Staline, fidèle à sa réputation, divisa pour mieux régner. Aussi laissa t il le Haut Karabakh sous l’autorité de l’Azerbaïdjan, tout en lui accordant le statut de région autonome le 7 juillet 1923 ; décomposé en quatre cantons, il était formé de 204 conseils ruraux. L’objectif à terme de Staline était de favoriser l’  « azérisation » du Haut karabakh (en 1923, la population était de 137 000 habitants, dont 94,4% d’Arméniens). Selon une belle expression de Thual, Staline avait réussi à séparer les peuples.2

Avant de continuer, il serait utile d’illustrer ce panorama historique, comme le suggère Thual, par la joute historique qui oppose historiens et politiques arméniens et azéris à propos du Haut Karabakh, tous ont des opinions sur son ethno-genèse, mais aucune ne concordent. La question fondamentale demeure celle ci : qui était là avant ? Thual nous parle de la difficulté de baser une résolution d’un conflit actuel sur des « ancêtres sans visage »ici, les Albans, peuplade ayant disparu depuis des millénaires, et puisqu’il n’existe aucune trace historique utilisable.                                                                                                                                 Néanmoins, l’affirmation de la communauté arménienne en tant que nation s’est accompagnée d’un sursaut nationaliste azéri et les tensions sans cesse présente, surtout celles du début du XXe siècle avec la guerre « arméno-tartare » firent beaucoup pour cette prise de conscience de leurs particularités en tant qu’azéris. Mais tout comme pour les arméniens, la formation d’une identité nationale est inséparable de la fixation à un territoire national, et c’est là où se situe le nœud du problème. Les partisans de la cause azérie optèrent pour l’instauration d’un « grand Azerbaïdjan » incluant notamment le Haut Karabakh.                                                                   Et c’est sur la théorie « albane » que s’appuyèrent ces partisans pour justifier leurs revendications. Elle renvoie à l’Histoire ancienne du Caucase où trois peuples habitaient ces contrées, les Géorgiens, les Arméniens et les Albans. Ces derniers, christianisés par le clergé arménien au IV e siècle, furent conquis par les Arables et leur islamisation commença au VI e siècle. Le point central se trouve au X e siècle, où les Albans subirent un double processus d’intégration, ils furent soit « arménisés » soit « turquifiés ». Deux théories s’opposent. La théorie azérie considère que les populations azéris sont les descendants des Albans, donc que les territoires ayant appartenu à l’ancien royaume alban du Moyen Age, dont le Haut Karabakh leur appartient. Quant à la théorie arménienne, elle considère que les Albans avaient été « arménisés » bien avant que les Arabes conquièrent les territoires considérés.

Si les deux premiers chapitres représentent les populations arméniennes comme de simples fétus de paille ballottés par les revendications et luttes incessantes des puissances, les deux derniers intitulés respectivement « le réveil des arméniens » et « une décennie d’indépendance » donnent une image assez différente.                                                                     En effet, Thual nous présente l’émergence d’une nouvelle génération arménienne, plus sûre d’elle même, ayant surmonter la torpeur des épreuves passées, qui était désormais prête à entamer une véritable refondation identitaire. Cette opération qui présenta leur nation comme une nation martyre de l’Histoire fut d’abord initiée, à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire du génocide en 1965, par la diaspora arménienne du Liban puis par l’ensemble des populations arméniennes du Caucase.                                                                                        Mais ce réveil s’accompagna également d’un élément terroriste qui eut comme effet, malgré les moyens funestes employés, de revivifier la question arménienne sur la scène internationale. Mélange de terrorisme, de marxisme, d’anti-impérialisme et de nationalisme, l’Asala réclamait la libération de l’Arménie turque, et réalisa divers attentats non seulement en Turquie mais également en Europe.                                                                                        Il est presque inutile de dire que cette revitalisation des liens identitaires entre tous les Arméniens du monde eut un écho au Haut Karabakh, qui répondait à des impératifs démographiques immédiats, puisque les migrations des populations azéris encouragées par l’Azerbaïdjan des années 1960 à 1990 avaient eu pour effet de réduire le pourcentage de la population arménienne dans la région de 94,4% à 76%. Les Karabatsis accusaient les Azéris de poursuivre la marée « tartare » commencée dès la fin du XVII s siècle.                                 C’est ainsi que la crise débuta vers la fin des années 1980 au Haut Karabakh qui ressemblait ces dernières années, de plus en plus, à une cocotte minute qui n’allait pas tarder à exploser.    Le comité Karabakh réclamait le rattachement à l’Arménie en première revendication, demande officialisée par le vote des déléguées arméniens du Parlement régional du Haut Karabakh le 20 février 1988. Ce vote fut inacceptable aux yeux du pouvoir central de Bakou, cette opposition de vues devait vite entraîner à des heurts avec les forces armées azéries, dont le pogrom anti-arménien perpétré à Soumgaït, dénoncé par les historiens et hommes politiques arméniens.                                                                                                                  La guerre civile avait commencé et devait démontrer que les blessures et les affrontements ethno-identitaires ne s’étaient pas éteintes pendant les soixante ans de « socialisme scientifique ». L’agonie de l’Union Soviétique fut également le théâtre des années les plus difficiles du Haut karabakh : isolement stratégique et économique, situation de colonisation forcée entreprise par Bakou, répression accrue et opérations militaires.                                      Le refus de la revendication de rattachement à l’Arménie pour l’Azerbaïdjan s’expliquait d’autant plus que la République indépendante proclamée en 1991 ne se reconnaissait pas comme héritière de la république soviétique mais de la république de 1918 1920, donc ce qui impliquait la suppression purement et simplement de l’autonomie accordée au Haut Karabakh depuis des décennies. Ce fut le début de l’engrenage qui allait conduire à un conflit ouvert et larvé Autant dire que la réaction ne se fit pas attendre des dirigeants arméniens de la région qui proclamèrent leur indépendance le 3 septembre 1991, entérinée par un référendum du 8 décembre 1991 et par la déclaration officielle d’existence du 6 janvier 1992. On était donc en présence de trois Etats : Les Républiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan et la République auto proclamée du Haut Karabakh.                                                                                                    La spécificité de cette région devait être rappelé par l’Arménie elle même, puisqu’elle déclara ne pas être concernée par le conflit et n’avoir aucune ambition d’annexion. Pourtant, la situation sur le terrain n’était aussi simple, et il était plus qu’évident que les milices karabatsies sous l’autorité de Robert Kotcharian, recevaient de l’aide, même ne fut ce qu’indirectement de l’armée arménienne. Les luttes armées commencèrent pendant l’hiver 1991 pour durer jusqu’au printemps 1994, date à laquelle Guedyar Aliev accepta les conseils de Moscou et signa un protocole d’accord, époque où les forces armées du Haut Karabakh occupent 9000 km² de territoires azéris, assurant ainsi la jonction à l’ouest avec l’Arménie et formant à l’est un glacis fortifié1. Les contres offensives désastreuses pour l’armée azérie et les dépenses très élevées avaient eu raison de sa détermination, deux ans après son accession au pouvoir. Le protocole de Bichkek fut co signé par les représentants du Haut Karabakh, de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie sous l’autorité conjointe de la Russie et de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe.                                                                                                            Hormis les participants à ce protocole, deux acteurs régionaux prenaient une attention particulière à la crise du Haut Karabakh : la Turquie et l’Iran.                                                        François Thual tient alors à souligner que même si les problématiques géopolitiques restent les mêmes, les facteurs qui les composent tendent à évoluer. Ainsi, il prend pour exemple la Turquie et sa nouvelle perception du rôle qu’elle avait à tenir dans le Caucase. Protectrice de l’Azerbaïdjan, elle  ne promeut néanmoins plus la même forme de panturquisme qu’au XIX e siècle. Il y a eu évolution des perspectives :la Turquie pense plus à influencer qu’à constituer des annexions territoriales. Le blocus sur l’Arménie répond à cette nouvelle vision de la politique turque.                                                                                                                           Quant aux iraniens, leurs prises de positions étaient assez complexes : d’une part, du fait que les arméniens occupaient une situation importante en Iran, il soutenait discrètement l’Arménie en tâchant de ne pas heurter l’Azerbaïdjan ; mais opta pour une solution inverse lorsque les forces armées arméniennes occupèrent des territoires purement azéris, a l’est du Haut Karabakh. La politique iranienne fut sans cesse ambiguë.                                                              Enfin, tiraillés par des intérêts contradictoires, les Etats-Unis, la Russie et l’Union Européenne n’avait d’autre choix que d’essayer de stabiliser la zone. Ainsi fut crée au sein de l’OSCE, le groupe de Minsk qui se fixa comme objectif la cessation des combats, mais aussi la mise en place d’un règlement définitif des tensions entre arméniens et azéris.                                            Le réveil identitaire arménien au Haut Karabakh et la crise qui s’ensuivit sont donc à considérer, au début du XXI e siècle, comme le théâtre d’une crise internationale majeure. Sa position géographique et les enjeux et rivalités qui s’entremêlent dans ce petit territoire exigu (coincé entre deux axes Russie-Iran et Turquie-Azerbaïdjan) lui donnent un rôle disproportionné certes, mais bien réel dans les relations internationales.

Thual clôt son ouvrage par l’étude du bilan de la décennie d’indépendance du Haut Karabakh (1992 2002) et par des perspectives quant à l’évolution future de la situation.                                                                                                                               Politiquement d’abord, on est passé à une situation de tension entre un Haut karabakh réclamant son rattachement à l’Arménie à la création d’un entité autonome.                           Humainement ensuite, plus d’un million de réfugiés ayant fuit les zones de combats, et dont les biens sont entièrement détruits. Mais également les pertes humaines, plus de 20 000 morts pour l’Azerbaïdjan et 6000 pour le Karabakh et près de 70 000 blessés invalides ou prisonniers.                                                                                                                             Militairement, le Haut Karabakh a à la fois assuré sa jonction avec l’Arménie en occupant le couloir de Latchine, et sa sécurité stratégique face aux forces azéries en occupant 9000 km² les transformants en glacis, terrain militaire, sorte de ligne maginot à l’arménienne.                    L’auteur n’est complaisant avec aucune des parties concernées, puisqu’il rend responsable des immenses dommages causés à cette partie du Caucase à la fois l’aveuglement soviétique, l’acharnement arménien et l’entêtement azéri.                                                                                Mais ces années de destructions et de mort ont néanmoins débouché sur des espoirs d’accord, le groupe de Minsk faisant office de médiateur. Ce groupe dirigé par le directeur du département allemand rattaché à l’OSCE Emily Haber comprend également des experts provenant de Finalnde, d’Italie, de Suède et d’Allemagne, sans oublier les Etats parrainants ce groupe, la Russie, la France et les Etats-Unis. Les revendications de Bakou et d’Erevan semblaient contradictoires ; Bakou réclamant le retour à ses frontières de 1990, donc la démantèlement de la république auto proclamée (le Haut karabakh leur appartiendrait puisque bien que n’ayant pas officiellement intégré la région dans la république azérie de 1920, des forces azéries, émanation d’un Etat occupaient le Karabakh établissant un état de fait) ainsi que le retour des réfugiés et leur indemnisation, quant à Erevan, elle revendique le droit à l’existence pour le Haut Karabakh en raison de la superposition de « forfaitures » du droit international incluant de force le Haut Karabakh au sein de l’Azerbaïdjan (la décision d’inclusion n’a pas été prise par un Etat, mais par un comité politique communiste, puis le traité de Moscou entre Turquie et Russie est illicite puisque disposant de territoires d’un Etat tiers), existence qui serait garantie par un traité international.                                                            Malgré ces oppositions, les négociations tant bilatérales que multilatérales ont pu élaborer des propositions de solution telle la fédéralisation de l’Azerbaïdjan, la création d’un condominium des deux républiques azérie et arménienne. Mais toutes ont échoué, en grande partie du refus des populations karabatsis. François Thual, réfléchissant sur les scénarios de sortie de crise probables, en arrive à privilégier la solution du statu quo non comme scénario idéal mais comme résultat des tensions existantes aujourd’hui.                                                                                  Thual nous offre matière à réflexion lorsqu’il nous présente deux éléments dont on traite fort peu. Face au casse tête politique, social et économique du Haut karabakh, un autre élément est apparu ces dernières années et qui concerne l’Arménie toute entière, alors qu’il n’était que latent auparavant : la démographie. En effet, l’Arménie est confronté à une véritable fonte démographique contrairement à l’Azerbaïdjan qui a vu sa population augmenter de façon constante. François Thual utilise la métaphore de la « forteresse vide » pour illustrer ce propos. D’après lui, le sort de l’Arménie est caractérisé par un recul démographique et culturel du fait arménien, qui avait su pourtant résisté à toutes les occupations et à tous les empires.                                                                                                                                              Dernier élément qui termine admirablement bien son étude puisque c’est apparemment le fil directeur retenu dans tout son ouvrage. L’évaluation des relations entre Erevan et Stepanakert (capitale du Haut Karabakh) est une chose horriblement dure à réaliser, et pour cause. Malgré l’effort de reconstruction soutenu par l’alliance effective de Erevan et de la diaspora arménienne à travers le monde, effort qui a abouti à de véritables améliorations des conditions de vie et de culte des karabatsis : construction d’églises, de monastères, aides financières à l’appareil d’Etat ; on ne peut toutefois pas nier le dilemme qui se pose à Erevan : le Haut Karabakh fait il partie de l’Arménie ou est il une entité indépendante non seulement sur la scène internationale, mais également au niveau culturel et linguistique puisque des particularités historiques existent entre les deux entités ?                                                                  Il est difficile d’y répondre, mais force est de reconnaître que le Haut karabakh dispose d’une constitution et d’institutions : le Président Goukassian vient d’être réélu en 2002, des partis politiques participent à la vie politique de la région. Pourtant on assiste en parallèle à une « karabaritisation » progressive de l’Arménie : en effet, la société civile et l’Etat arménien vit au gré des soubresauts de la question du Haut Karabakh. D’autant plus que le président actuel de l’Arménie est Robert Kotcharian, le même qui dirigeait les milices karabatsies et qui fut le président du karabakh. Donc ces institutions sont elles celles d’un Haut Karabakh fier de son histoire et de ses particularités culturelles ou bien sont elles celles d’un Etat unique qui rencontre des obstacles pour sa formation définitive ? Cette question est capitale car elle est le socle de tous les débats entre azéris et arméniens. Et elle pose d’emblée la nécessité de répondre courageusement à cette question pour pouvoir faire avancer le règlement du conflit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II/ « la crise du Haut karabakh », l’ouvrage français « le moins imparfait, et le plus à même de faire connaître l'Artsakh » ?

François Thual avertissait ses lecteurs tout au long de son ouvrage qu’il n’avait pas la prétention de traiter de tous les aspects du Haut Karabakh. D’ailleurs l’intitulé exact n’est il pas « la crise du Haut Karabakh » ? Il a ainsi mis l’accent sur les aspects politiques, géopolitiques, stratégiques et diplomatiques. C’est un aspect des choses, sûrement pas le seul. Mais ne prétendant pas à l’exhaustivité, on ne pourrait lui jeter la pierre.                                  Les particularités sociales du Haut karabakh auraient pu être traitées, comme éléments de fierté d’un régionalisme enraciné. Un habitant du Haut Karabakh ou un fervent supporteur de la dualité arménienne vous fera les louanges de l’hospitalité d’exception qui y règne, « cette douceur des gens, ce dynamisme, ses paysages uniques avec ses collines et montagnes boisées (au nord), ses rivières ».                                                                                                                      Il vous dira que le karabaghtsi est jovial, que les mères ont cette délicate attention, toute particulière, qui rend les enfants sereins, joyeux, vifs pour le bonheur de tous. Un leitmotiv : « Cultiver son jardin », en référence à la signification du terme Karabakh « jardin noir ».

Le corollaire de ces particularités n’est il pas la différenciation de ce petit territoire face à l’Arménie indépendante ? Un arménien originaire du karabakh ne parle t il pas d’ailleurs de « 2 ème Arménie », et un autre parle de sa terre natale dans ces termes « Pourquoi le peuple d’Artsakh (autre nom donné au Haut Karabakh) n’a pas droit à sa liberté ? ». Sans doute ces individus n’évoquent et ne souhaitent la reconnaissance de ces particularités que dans une vision de la libre expression, mais doit elle être accompagnée par une différenciation politique ?                                                                                                                                            D’autant plus que les dirigeants du Haut Karabakh se sentent de plus en plus exclues voire instrumentalisés par Erevan lors des négociations. Ainsi, selon Masis Mayilian, Ministre des affaires étrangères du Haut karabakh dénonce le fait qu’aucune délégation du Karabakh n’ait été convié aux négociations de Janvier 2005, réclamant la prise en compte des opinions du peuple karabatsie.                                                                                                                            En revanche, les raisons pour lesquelles on peut s’estimer déçues sont son survol un peu rapide de l’Histoire de la région.                                                                                                          Quitte à parler presque exclusivement du point de vue arménien, il aurait peut être fallu évoquer les Héros nationaux célébrés par les populations karabatsies. En effet, personne là bas n’a aoublié les noms des « combattants de la Liberté » tombés sans nombre tels les plus emblématiques comme Monté Melkonian, dit « Avo », tombés le 12 juin 1993, promu au rang de Héros National de la jeune république ; Achod Ghoulian, dit « Bécor Achod » tombé en août 1992 et Shahen Meghrian, dit « le Lion de Guétachen », tombé en 1993.

De plus, nous avons l’impression que le rôle de l’Eglise est minorée. Elle a été en effet non seulement un moteur de l’indépendance et de la prise de conscience du fait arménien, mais également un facteur de résistance contre les soumissions. Et, les Karabatsies sont fiers que cela soit sur leur terre que se soit écrit l’histoire de l’Arménie avec les monastères de Tativank du IXème-XIIIème siècle, d’Amaras, première école où Mesrop Machtotz enseigna l’arménien au début du Vème siècle, de Gandzassar, l’un des 4 catholicossats de l’Arménie jusqu’en 1836.

Enfin, François Thual aurait pu résumer la polémique qui existe sur le nom exact qui devrait être donné à ce petit territoire. Karabakh ? Karabagh ? Artsakh ? Nagorno karabakh ? Tant d’appellations pour un si petit territoire. Cela n’est certes pas anodin. En effet, selon les langues, la signification et les perceptions qu’on leur accorde peuvent s’avérer très différentes.

Ainsi, en azéri Garabakh signifie vignoble noir, ce qui est illustré par les grappes et les vignes dans les pattes de l'aigle (emblème du territoire auto-proclamé) ; Karabakh signifie jardin noir en turc ;et Nagorny (masculin) ou Nagorno (neutre) signifie haut ou montagneux en russe.   La perception de la réalité d’aujourd’hui semblerait faire pencher la balance pour l’adoption de « jardin noir » avec toutes les perceptions émotionnelles qu’une telle signification recèle. Mais il semblerait que la préférence parmi la diaspora soit donnée à la désignation arménienne Artsakh, soit « pays des aigles ». On comprend facilement pourquoi, en dehors même de la référence au caractère réputé valeureux des combattants du Haut Karabakh.

Les constructions sociales et les interprétations qui en découlent influent sur le choix des significations ; et pour une joute linguistique, le plus souvent, le choix personnel est déterminant dans l’appropriation de la situation.

Autre raison pour laquelle on peut être désappointé par l’ouvrage de Thual est l’accent mis sur la partie arménienne éclipsant du même coup la partie azérie. Mais cela n’est guère étonnant lorsque l’on sait que. c'est Arkady Ghoukassian (président du Haut karabakh) en personne qui a demandé à François Thual d'écrire ce livre. S’il paraît normal que Ghoussakian ne désirait pas se tirer une balle dans le pied, et donc favorisa une vision plutôt arménienne du conflit, il demeure à congratuler l’auteur pour son approche. En effet, son étude ne relève pas de la propagande, au contraire il affiche une position relativement équilibrée dans l’ensemble ; car après tout, son ouvrage visait un public assez spécifique, c’est à dire les gouvernements et autres responsables politiques et représentants internationaux.                                                        Pour conclure, une mission de l’OSCE a visité au début du mois de février 2005 7 localités du Haut Karabakh. Menée notamment par Bernard Fasie et Yuri Merzliakov, experts respectivement français et russe, cette mission s’est rendue dans les localités dévastées par la guerre et ont rencontré les réfugiés arméniens. Sans espérer énormément, nous pouvons toutefois être dans l’attente d’une plus grande vigilance de la communauté internationale pour ce petit territoire coincé au fin fond du Caucase.


 

1 Pastermadjan

 

2 Voir carte 1

1 carte 2

 

 

REGARDS  SUR L'ASIE CENTRALE

Newsletter

 

 

   

Vers un islam démocratique

[Opposé au communautarisme intransigeant et imperméable à toute idée progressiste, le docteur Auda affirmait avoir deux objectifs: rendre à l'islam son caractère universel et chercher la compatibilité avec certains aspects de la conjoncture culturelle]

 

La Route du Nord:

 le trafic de drogue

 en expansion

[Phénomène structurant de la problématique du trafic de drogue en Asie Centrale, l’instabilité qu’engendre la « Route du Nord » réside dans la croissance exponentielle des flux illégaux, et de qualité, à travers la région venant d’Afghanistan.]

          L' ASSOCIATION

Inscription gratuite

Venez adhérer, envoyez nous un email!

 

Contacts