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COMPLICITE GRANDE CRIMINALITE - TERRORISME EN ASIE CENTRALE
1. Etude typologique des réseaux :
· Introduction
Les groupes organisés transnationaux – les plus impliqués dans le trafic de drogue à échelle mondiale - diffèrent des autres groupes criminels parce qu’ils se spécialisent dans des entreprises opposées aux crimes prédateurs, ont une structure hiérarchique durable, emploie la violence systématique et la corruption, et étendent leurs activités au sein de l’économie légale.
En Asie Centrale, par leur hiérarchisation tendant vers une structure verticale allié à un maillage horizontal, c’est en leur sein que se constituent le plus souvent les bases des cellules utilisées par les réseaux terroristes. C’est pourquoi il est essentiel d’appréhender la structure d’une organisation criminelle à vocation transnationale pour analyser les liens existants entre réseaux purement criminels et réseaux terroristes et l’instrumentalisation de leurs activités réciproques (le trafic de drogue et le trafic d’armes y jouant un rôle essentiel).
Après les Etats-Unis (la définition de crime organisé transnational a été fixé il y a presque 10 ans, une définition très utilisée par la DEA dans son combat contre la drogue dans le monde1), L’Italie ou encore INTERPOL, l’Union Européenne a tenté de cerner au plus près et avec succès la notion d’organisation criminelle transnationale en retenant un certain nombre de critères : _ une collaboration entre plus de deux personnes, _ des tâches spécifiques assignées à chacune de ces personnes, _ une période de temps assez longue ou indéterminée, _ certaines formes de discipline ou de contrôle, _ le soupçon d’avoir commis des infractions pénales graves, _ une action au niveau international, _ le recours à la violence ou à des moyens d’intimidation, _ l’utilisation de structures commerciales ou de type commercial, _ le recours au blanchiment d’argent, _ une influence sur les milieux politiques, les médias, l’administration publique, le pouvoir judiciaire ou l’économie, _ une action tournée vers le profit ou le pouvoir. Pour l’Union Européenne, l’on se trouve en présence d’une organisation criminelle lorsqu’au moins 6 des critères énoncés ci-dessus sont réunis. Et parmi ces 6 critères, doivent se trouver obligatoirement le 1 (collaboration entre plusieurs personnes), le 5 (le soupçon d’avoir commis des infractions pénales graves), le 11 (une action tournée vers le profit ou le pouvoir). Cette définition d’ordre sociologique plus que juridique est particulièrement intéressante dans la mesure où elle décrit au mieux les différentes facettes d’un phénomène en constante évolution. C’est ainsi qu’un Etat d’abord considéré comme base arrière pour des délinquants (à des fins de refuge ou comme terrain de blanchiment de capitaux) peut progressivement se retrouver confronté à des implantations plus lourdes passant insensiblement du tissu économique au terrain politique jusqu’à la phase de l’intimidation collective.
Une première approche du crime organisé transnational en Asie Centrale montre que la majorité des groupes constituent une seule entité criminelle. Ils sont relativement structurés et ont un nombre de membres clairement identifiables dans des échelles allant des dizaines aux centaines. D’autres groupes sont plus des agglomérats de cellules criminelles organisées (le cas de la Mafiya Russe en dehors des grandes organisations criminelles transnationales comme Uralmash). Ils ne sont pas des groupes criminels homogènes mais ont une autonomie d’opération et leurs activités sont souvent horizontales avec leurs ‘partenaires’.
· Fiche de signalisation des réseaux criminels
Leurs spécificités s’établissent sur 10 références essentielles pour établir leur fiche de signalisation. 1- La structure. Il existe une variété de structures. La clé de raisonnement est le degré de hiérarchie présente dans chaque groupe : du groupe à la hiérarchie rigide au réseaux de petits groupes très indépendants les uns des autres. 2- La taille. Il s’agit du nombre de membres qui composent les organisations criminelles et qui sont impliqués directement. 3- Les activités. Les organisations peuvent avoir plusieurs activités criminelles dont une prédominante (souvent le trafic de drogue) ou un panel d’activités variées. 4- Lieux d’opérations. Les pays impliqués dans les activités d’une organisation peuvent varier et sont plus ou moins touchés par le phénomène. L’activité peut être limitée, modérée ou extensive selon la nature et l’influence du groupe. 5- L’identité. Cela différencie les organisations selon leur modèle d’appartenance. Elles peuvent avoir une base ethnique, ne pas en avoir du tout (regroupant toutes sortes de nationalités) ou enfin se baser sur une revendication sociale. L’allégeance est normalement plus importante dans un groupe basé sur une relation ethnique forte. 6- Degré de violence. Cela établit l’utilisation de la violence. Pour certaines organisations, la violence est essentielle pour leur activité principale. 7- La corruption. Il y a une variété de secteurs touchés par la corruption mais on se contentera de souligner laquelle des organisations utilise le plus la corruption, pour arriver à ses fins ou car elle est essentielle à ses activités. 8- L’influence politique. Très difficile à mesurer, elle implique le degré d’influence politique au niveau régional, national ou local. Par ailleurs, celle-ci peut s’établir dans un autre Etat que celui de l’implantation de l’organisation. 9- La pénétration dans l’économie légale. Il s’agit ici d’établir si les profits des organisations sont investies dans l’économie légale après avoir été blanchies ou plutôt dans une volonté double d’investir dans l’économie légale et dans l’économie illégale. 10- Le degré de coopération avec les autres organisations criminelles transnationales ou organisations terroristes. Cette référence apporte une réflexion sur la coordination des opérations des organisations sur un territoire donné.
2. Le trafic de drogue, cristallisation de l’alliance entre organisations criminelles transnationales et mouvements terroristes :
L’OLI (Opération Liberté immuable) qui a été à l’origine de la chute du régime Taliban, a également conduit à un changement politique en Afghanistan et en Asie Centrale. Elle a eu deux conséquences pour le crime lié au trafic de drogue et le terrorisme : après un affaiblissement certain des réseaux crime-terrorisme, l’opération militaire a ouvert la voie à l’accroissement de l’infiltration criminelle dans la politique en Afghanistan et par voie de conséquence la dangereuse imbrication des activités à but idéologique et criminel, comme on a pu le constater ces derniers mois. La traditionnelle division entre des idéaux terroristes ou criminels exclusifs devient peu à peu une conception dépassée. Comme l’a confirmé Tamara Makarenko, la spécialiste des réseaux criminels et terroristes en Asie Centrale, une vaste zone grise dans laquelle toutes les combinaisons sont possibles dans un spectre où se trouvent les organisations criminelles transnationales à une extrémité et les mouvements radicaux de l’autre.
Selon les hauts responsables afghans et américains, les liens entre les rebelles, les terroristes et les trafiquants sont une menace pour la sécurité de l’Afghanistan et de la communauté internationale. Les réseaux de transport de la drogue et le blanchiment d’argent facilitent le déplacement de personnes recherchées et des fonds terroristes. Bien que certains responsables américains en ont fait une évidence, les liens narco-terrorisme sont toujours le sujet de grandes recherches à cause de sa complexité. Les dirigeants d’Al Qaeda rejettent totalement l’idée d’être impliqués directement dans le trafic de drogue afghane, déclaration motivée par des considérations idéologiques et la peur d’accroître dangereusement leur visibilité et leur vulnérabilité face aux services étrangers de lutte contre la drogue. LIENS ENTRE LES GROUPES EXTREMISTES ET LE TRAFIC DE DROGUE
CAS PRATIQUE : Les organisations criminelles transnationales au Tadjikistan et au Kirghizistan et le Mouvement du Turkestan :
1_ Organisation criminelle transnationale de Erkinbayev (assassiné en 2005) :
Structure : Une structure hiérarchique et obéissance exclusive aux ordres. Cependant, structure divisée en plusieurs sous-structures régionales, avec leur propre chef, et une autonomie fonctionnant au jour le jour.
Taille : plus de 100 membres. Les militants liés mais non membres directement de l’organisation sont plus de 1000 (2000 jeunes des centres de sports Alyesh guidés par l’organisation lors du renversement de la révolution kirghize).
Activités : _ Blanchiment d’argent _ Drogue
Lieux d’opérations : Relativement étendu : 3 pays (Afghanistan, Kirghizistan, Tadjikistan)
Identité du groupe : Organisation basée sur une base ethnique (Kirghize), voire régionale (Osh, Djalal-Abad).
Degré de violence : Usage occasionnel de la violence.
Corruption : La corruption est essentielle pour les activités du groupe.
Influence politique : Au niveau national au Kirghizistan.
Penetration dans l’économique légale : Interpénétration des activités légales et illégales du groupe.
Degré de coopération avec les autres organisations criminelles transnationales ou organisations terroristes : Coopération dans le pays et à l’étranger : _ le groupe coopère avec une organisation criminelle transnationale tadjike (voir ci-dessous) ; _ le groupe coopère avec le Mouvement du Turkestan en Afghanistan et au Tadjikistan par l’intermédiaire de l’organisation criminelle transnationale tadjike citée.
Estimation des revenus du groupe : Supérieure à quelques millions de $.
2_ Organisation criminelle transnationale tadjike numéro 1
Structure : Une structure hiérarchique et obéissant à une seule ligne de commandement.
Taille : Inconnue mais existant 22 à 24 réseaux au nord du Tadjikistan, il est probable que la concurrence soit rude.
Activités : _ Drogue
Lieux d’opérations : Limitée : deux pays (Afghanistan, Tadjikistan)
Identité du groupe : Organisation non ethnique (puisque présence de membres kirghizes) et régionale (Koudara, Chadoud).
Degré de violence : Usage occasionnel de la violence (dans ses méthodes, cette organisation s’apparente aux organisations transnationales russes comme Uralmash).
Corruption : Usage occasionnel de la corruption.
Influence politique : Au niveau régional.
Pénétration dans l’économique légale : Inconnue.
Degré de coopération avec les autres organisations criminelles transnationales ou organisations terroristes : Coopération dans le pays et à l’étranger : _ le groupe coopère avec une organisation criminelle transnationale kirghize (voir ci-dessus) ; _ le groupe coopère avec le Mouvement du Turkestan en Afghanistan, essentiellement par l’organisation d’une opération conjointe mêlant « mules » du groupe criminel tadjike, sentinelles des deux bords et militants du Mouvement du Turkestan pour une protection armée plus efficace dans les passes des montagnes du Haut-Badakhchan.
Estimation des revenus du groupe : Estimée à moins d’un demi-million de $ (sur base de 10.000 $ le kilo d’héroine à la frontière tadjike)
3_ Mouvement du Turkestan :
Structure : Une association de plusieurs cellules avec un seul organisme dirigeant. Plus flexible et plus autonome, il reste très hiérarchisé, à l’encontre de la base structurelle du Hizb-ut-Tahrir.
Taille : environ plusieurs centaines de militants (cependant, le soutien populaire du Mouvement du Turkestan s’est fortement amoindrie et rend le mouvement plus radical. Il est possible que la mort de Namangani ait rendu au mouvement sa vocation idéologique originelle. Des doutes persistent sur la cohérence hiérarchique du mouvement).
Activités : _ Drogue _ Blanchiment d’argent (activité en sursis après 2001)
Lieux d’opérations : Etendue : 3 pays (Afghanistan, Tadjikistan, Ouzbékistan).
Identité du groupe : Organisation sans véritable base ethnique, avec néanmoins des intérêts sociaux communs. Basée en Ouzbékistan (Ferghana), au Tadjikistan (dans la province autonome du Badakhchan) et en Afghanistan (dans les provinces de Kunar et Paktia).
Degré de violence : Usage de la violence (attentats à Boukhara et à Tachkent en 2004).
Corruption : Usage occasionnel de la corruption.
Influence politique : Aucune reconnue.
Pénétration dans l’économique légale : Inconnue.
Degré de coopération avec les autres organisations criminelles transnationales ou organisations terroristes : Coopération dans le pays et à l’étranger : _ le groupe coopère avec des réseaux criminels tadjikes dans les montagnes du Haut-Badakhchan côté Afghanistan. _ le groupe coopère avec les territoires fédérés du Waziristan pakistanais depuis sa base dans la province de Kunar (probablement dans les environs d’Asadabad).
Estimation des revenus du groupe : Inconnue. Probablement inférieure à un million de $.
Evaluation des différentes données concernant les organisations criminelles et terroristes citées1
1 Pour ne pas dénaturer la définition, la voici en anglais : organized crime as a « self-perpetuating, structured, and disciplined association of individuals or groups, combined together for the purpose of obtaining monetary or commercial gains or profits, wholly or in part, by illegal means, while protecting their activities through a pattern of graft and corruption. Their activities involve more than a country by indirect of direct features. Based on an ethnic membership, involving two or more persons, they commit or threaten to commit acts of violence or other intimidating acts such as, extortion”, DEA.org. 1 les organisations criminelles transnationales liées au trafic de drogue dans la région de Shurobad et de Parklar s’associeraient pour forcer le passage 1 On notera que plus un groupe est faible financièrement et politiquement -d’autant plus s’il est à vocation idéologique-, plus il cherchera à coopérer avec d’autres groupes pouvant lui assurer un financement occulte.
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