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La Chine contrainte d' intensifier son rôle en Asie Centrale

( 19 juin 2000) Ahmed Rashid

 

 

Depuis peu, les militants Ouigours ont développé des connections avec les mouvements prônant la Djihad mondiale, et ce davantage qu’auparavant. Cette évolution a provoqué une réponse plus intense de Pékin face à cette menace qui leur apparaît comme grandissante. La Chine n’a d’autre option que de devenir un acteur en Asie centrale et de s’associer aux initiatives régionales luttant contre le trafic d’armes et de drogue, les passages illégaux des frontières et contre le militantisme islamique. Le partenaire de la Chine dans cette démarche pourrait être l’Iran, plus que le Pakistan, la Russie ou les Etats-Unis. Mais ce qui est sûr est que la présence militaire et politique chinoise dans la région rendra encore plus complexe le « grand jeu » des influences en Asie Centrale.

 

            Les visites du président Jiang Zemin au Turkménistan et au Tadjikistan, sa participation au sommet du Shanghai Six qui s’est tenu à Dushanbe et la déclaration à plus de fermeté envers les fléaux touchant la région centrasiatique qui fut adoptée au cours de cette rencontre internationale, démontrent que la Chine tend à étendre son influence en Asie Centrale. Deux semaines auparavant, le président iranien Mohammed Khatami a honoré la Chine de sa visite et a été autorisé à se rendre à Kashgar, lieu saint dans la province du Xinjiang. En dépit de la campagne de répression dirigée contre les Ouigours et la politique étrangère iranienne traditionnelle qui veut que le pays soutienne les musulmans opprimés partout dans le monde, Khatami a préféré ne pas émettre de jugements négatifs sur la politique chinoise au Xinjiang.

 

            La principale avancée de la déclaration de Dushanbe a été le rejet du « séparatisme, du terrorisme et de l’extrémisme » et la nécessité de garantir la sécurité de l’Asie centrale face à ces fléaux. Les dirigeants présents se sont mis d’accord pour « créer un centre de lutte anti terrorisme » à Bichkek, au Kirghizistan. Toutes les personnalités politiques, y compris le président chinois Jiang Zemin, ont soutenu la politique russe en Tchétchénie et ont condamné vigoureusement les attaques terroristes et les attentats islamistes ayant eu lieu en Asie centrale dans les 12 derniers mois. La politique chinoise s’était avant tout focalisé pendant ces dernières années sur la coopération avec le Kazakhstan et le Kirghizistan de façon à ce qu’ils ne permettent plus aux militants Ouigours de se servir de leur territoire comme sanctuaires et comme base de repli. La Chine voit désormais plus loin, en adressant les mêmes demandes au Tadjikistan et en accusant le régime des Talibans de soutenir ces mouvements fondamentalistes islamistes.

 

            Les militants Ouigours utilisent de plus en plus l’Afghanistan comme sanctuaire de manière à se regrouper à s’entraîner. Par ailleurs, leur mouvement bénéficie largement du trafic d’opium afin de financer leurs actions au Xinjiang. Bien que les Talibans ne recrutent pas directement les Ouigours au sein de leurs forces armées, des militants Ouigours se sont enrôlés et appuient les unités arabes étrangères se battant pour le régime. Ces unités incluent notamment la brigade arabe de Oussama ben Laden forte de 800 hommes, les unités des militants étudiants pakistanais, et le mouvement Islamique d’Ouzbékistan fort de 2000 hommes mené par Juma Namangani.

 

            La Chine admet être préoccupée de l’islamisme Ouigour et du séparatisme qui s’en réclame, mais désire éviter une confrontation directe avec le monde musulman. Ainsi Jiang Zemin a déclaré que l’utilisation de la force armée en Afghanistan n’ « est pas une solution », de même qu’il a rejeté la proposition russe de bombarder les camps Talibans au nord de l’Afghanistan. Jiang Zemin a souligné que les Nations Unies devaient tenter de convaincre les factions afghanes de former un gouvernement de coalition. En effet, à l’inverse de la Russie et des pays d’Asie Centrale, la Chine perçoit les Talibans comme une réalité qu’il faut modérer et contenir au mieux.

 

            Les difficultés que peut rencontrer la Chine dans ses relations avec les Talibans pourraient compliquer son partenariat avec le Pakistan, son vieil allié dans la région qui supporte le régime taliban. Pour la Chine un gouvernement iranien modéré est un allié bien plus acceptable. Alors que l’Iran Shiite soutienne l’Alliance du Nord anti-Taliban en leur apportant une aide militaire, le pays a également noué des liens diplomatiques et commerciaux avec l’Afghanistan Taliban. L’Iran a aussi une stratégie de défense limitée en Afghanistan, ne soutient pas le militantisme sunnite en Asie centrale ou dans le Xinjiang, et a apporté son aide au règlement de la guerre civile au Tadjikistan en 1997.

 

Un partenariat sino-iranien est d’or et déjà en train de se manifester par la convergence d’intérêts communs, notamment concernant les pipelines et les gazoducs d’Asie centrale ; ce partenariat a pour but d’offrir une alternative aux pipelines existants et de contrer à la fois la Russie et les Etats-Unis. Les entreprises chinoises accompagnent actuellement la construction du pipeline Neka-Téhéran en Iran, pipeline qui permettrait à l’Iran de constituer une route de transit pour le pétrole d’Asie centrale. Dans le même temps, la Chine soutient le projet d’un pipeline reliant le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Iran, ainsi qu’un autre reliant directement l’Asie centrale et la Chine. Il est sans nul doute qu’un axe sino-iranien en Asie centrale représenterait un nouvel paramètre au jeu d’influences dans la région.

 

            Bien que la Russie, la Chine et les Etats-Unis partagent l’intérêt commun de la promotion de la stabilité dans la région, la stratégie chinoise en Asie centrale est très éloignée de celles russe et américaine qui se limitent à une croisade anti-islamisme dans le Caucase et en Asie centrale.

 

            La Chine est soucieuse d’un scénario répétant les évènements de l’année précédente durant laquelle les forces de Namangani ont pénétré au Kirghizistan et en Ouzbékistan. Elle a d’ailleurs condamné le soutien qu’avait apporté l’Afghanistan Taliban à ces actions. En effet, Pékin craint que de tels scénarios ne puissent redonner un nouveau souffle au séparatisme Ouigour et au désordre régnant au Xinjiang.

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