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Après Shanghai, mutations géopolitiques en Eurasie ( 28 juin 2006) Ariel Cohen
Un nouvel ami a été accueilli lors du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai du 15 juin –le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a en effet été invité à participer aux rencontres du sommet-. Le dirigeant iranien est le seul représentant d’un Etat non membre de l’organisation (l’Iran a le statut d’observateur au sein de l’entité) invité à prendre la parole lors d’un sommet de l’organisation. Et selon son habitude, le président iranien a fait un discours très teinté d’anti américanisme ; selon lui, l’axe de Shanghai devrait « bloquer les menaces et les interférences illégales » de Washington. Cela signifie aussi que la Russie, la Chine et l’Iran devront continuer à repousser l’implantation américaine en Asie Centrale.
Le président Vladimir Putin a annoncé, lors de ce sommet, que l’Iran percevait comme positive la proposition faite par l’ensemble du groupe des négociateurs (les pays occidentaux, la Russie et la Chine) et était prêt à négocier. Mais le programme nucléaire iranien ne figure même pas sur l’agenda du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai. Au lieu de cela, la Russie et la Chine ont tout fait pour bien accueillir leur hôte iranien. Et de son côté, lors de ce sommet, l’Iran a invité la Russie, la Chine et les pays désireux de faire partie de l’organisation comme le Pakistan et l’Inde à coopérer en développant conjointement les vastes ressources énergétiques dont les Etats membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai sont détenteurs. Le président Putin a suggéré d’initier un « club des puissances énergétiques », aussi connu sous le nom de l’ « OPEP du gaz » devant aboutit à une organisation similaire à l’OPEP mais pour le gaz naturel : contrôler la production et augmenter les prix. La Russie et l’Iran ont les réserves de gaz les plus grandes sur la planète. Si un cartel russo-iranien arrive à se constituer, alors une rupture dans le rapport de force mondial s’opérera. L’anti-américanisme peut servir de fondement à la trinité Russie-Chine-Iran, mais les trois puissances ont clairement des intérêts distincts. Mais le pragmatisme et la géopolitique réunissent les projets de plusieurs millions de dollars avec des intérêts de sécurité nationale. En d’autres termes, Otto Von Bismarck rencontre John D. Rockefeller.
L’invitation de Ahmadinejad au sommet de l’OCS implique une volonté d’accorder de la légitimité à ce régime iranien. Cette invitation, au moment où le régime s’oppose à Israel, est guère un pas vers la paix au Moyen Orient. De plus, l’annonce selon laquelle les services secrets des Etats membres de l’Organisation coopéreraient peut non seulement renforcer l’efficacité dans la lutte contre le terrorisme, mais peut également éviter que des scénarios de « rébellion démocratique » ne se répètent. Et alors que les Etats centrasiatiques sont légitimement soucieux des manœuvres géopolitiques des grandes puissances dans la région, ils tentent d’éviter au maximum les agendas conflictuels entre elles, et en particulier entre la Russie, la Chine et l’Iran. L’Iran souhaite devenir pour la Chine ce que l’Arabie Saoudite est pour les Etats-Unis : devenir leur première source d’approvisionnement. De cette manière, ils échangent leurs ressources énergétiques contre de la sécurité. Du coté russe, l’Iran leur promet de leur accorder de grands contrats dans le domaine nucléaire. La Chine veut diversifier ses sources d’approvisionnement et conclure davantage d’accords de coopération sur la fourniture et le transit de ressources énergétiques, et dans le même temps, accroître sa présence dans la région, ce qui positionne Pékin comme un intermédiaire rationnel entre Washington et Téhéran. Le président Hu Jintao joue la carte économique comme Putin joue la carte énergétique. Putin, quant à lui, a toujours été un fin politicien en matière de relations internationales. Il a récemment courtisé la Turquie, l’ennemi historique de la Russie. Ankara a exprimé son intérêt pour l’Organisation de Coopération de Shanghai, alors que l’accession du pays à l’Union Européenne devient douteuse dans le court terme. La Turquie est une pièce maîtresse dans le contrôle du Caucase et du Moyen Orient. Avec la Turquie et l’Iran à bord, l’OCS, riche en gaz, pourrait s’étendre de la Mer Baltique à la Méditerranée jusqu’au Pacifique, tout en affaiblissant une présence militaire américaine et la marge de manœuvre de Washington dans le cœur du continent eurasien. Sir Halford Mackinder et l’amiral Alfred Mahan, les pères de la géopolitique moderne, percevraient, certainement horrifiés, le nouveau grand jeu géo-économique qui se déroule dans cette région du monde. Mais jamais rien n’est définitif. La Chine et la Russie ont des buts politiques et économiques divergents ; conflictualité que l’OCS ne pourra surement pas gérer à elle seule. La priorité stratégique chinoise est de s’assurer une croissance économique dans un environnement pacifié avant d’entreprendre une quelconque aventure militaire. Ce fut la démarche pour laquelle optèrent les Etats-Unis à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, avant de devenir une puissance militaire mondiale à la fin de la seconde guerre mondiale. Pour la réalisation de sa croissance économique, la Chine a besoin de ressources énergétiques à bon marché dans un Moyen Orient relativement apaisé : une exigence que l’Iran ne pourra évidemment pas lui assurer. Pékin voit en l’OCS un moyen d’étendre sa domination économique, ce que la Russie ne peut admettre à long terme. La Russie est un producteur important de pétrole, et elle bénéficie actuellement des prix élevés des hydrocarbures et des conflictualités existant dans le Golfe persique. Et alors que la Russie a regagné certaines de ses capacités à projeter sa puissance qui avaient perdus lors de la dissolution de l’Union Soviétique, la Chine n’a pas encore atteint cette aptitude.
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