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La confrontation Société civile et Conservatisme des élites politiques
Une des fonctions essentielles d’un Etat démocratique est la création d’un cadre viable pour la développement d’une part de la société civile et d’autre part des groupements politiques1. Cet énoncé semble être en contradiction avec la situation dans les Etats d’Asie centrale du début du XXI e siècle. En effet, ils ressemblent nettement plus à des oligarchies où la participation est réduite à son strict minimum, qu’a des démocraties représentatives, malgré l’appellation formaliste de « république ». Malgré l’opinion de Fiona Hill selon lequel des observations générales concernant l’opposition entre le conservatisme des élites politiques et l’émergence d’une société civile ou d’une opposition politique en Asie centrale, ne peuvent être énoncées qu’après avoir étudié chaque pays en particulier, nous allons lui faire acte de trahison par faute de temps et de place. La situation politique dans les cinq Etats semble gelée2. Les élites en place souvent pour de longs mandats (le record vient au Président Turkmène monté au pouvoir en 1991 et qui y restera jusqu’en 2010), ont hérité de la mentalité conservatrice déjà en vigueur dans la région pendant la période soviétique, d’ailleurs la plupart des dirigeants proviennent de l’ancienne nomenklatura, hormis le Président Kirghiz Akaev. L’immobilisme politique autoritaire par lequel ils dirigent leurs pays écarte de fait les contestations politiques et civiles. La société est voulue statique pour garantir la stabilité de l’Etat. Ce cloisonnement de l’espace politique peut devenir néfaste à divers niveaux dont trois principaux. Dans un premier lieu, il peut à la fois freiner la volonté de réforme par l’absence d’une élite économique appuyée sur une base politique indépendante, comme au Turkménistan ; et attiser paradoxalement les volontés de contestation plus radicales3. Dans un second lieu, empêcher le développement de la société civile(même si des embryons se créent par ci, par la, comme au Tadjikistan) l’essor de médias libres et l’implantation d’organisations non gouvernementales indépendantes (en Ouzbékistan, le contrôle gouvernemental est total sur les ONG –l’inscription au registre est complexe-, ainsi ces dernières ne peuvent défier le pouvoir sur certains sujets sensibles, de même les makhallas, réseaux de solidarité locaux, sont souvent sous surveillance4 , au Kirghizstan, les ONG peuvent se compter sur la main dont la fondation Soros). En troisième lieu, le caractère fermé du politique tenu d’une main de fer par les dirigeants peuvent déboucher sur des complications très douloureuses lors de la succession. Au fur et à mesure que les dirigeants s’affaiblissent physiquement, des luttes pour la prise du pouvoir font leur apparition. Le Tadjikistan s’est déjà retrouvé confronté à une telle situation, aboutissant à une violente et longue guerre civile. Revenons à deux points principaux dans lesquelles se reflète le dilemme du soutien des puissances occidentales aux gouvernements en Asie centrale : les droits de l’homme pouvant s’exprimer dans les ONG et l’existence d’une opposition politique. Les droits de l’homme sont invariablement violés dans la totalité des Etats d’Asie centrale ; dans ce domaine ci, aucun ne manque à l’appel. Les opposants politiques ou civils sont pourchassés et voient régulièrement leurs droits niés ; la violence et la torture sont allégrement utilisés – bien que la constitution Turkmène prohibe de tel actes, Amanmukhammet Yklymov, opposant politique, est décédé en prison après avoir été torturé selon Amnesty International- ; la justice est impartiale –au Tadjikistan, Dovud Nazriev et Sherali Nazriev ont été accusés d’avoir participé à la tentative d’assassinat sur la personne du maire de Douchanbe, et condamnés à mort en 2001 à la suite d’un procès impartial puisque les preuves étaient absentes-. 3 Dans le contexte international actuel, ni les Etats Unis, ni l’Union Européenne ne souhaite accentuer la pression sur des dirigeants comme le Président Ouzbek, Islam Karimov, pour qu’ils abandonnent toute politique de répression. La politique réaliste des relations internationales a triomphé ici. En revanche, nuançons le propos puisque un des objectifs de l’aide américaine, voire une de ses conditions, est de balancer la politique de répression faite au nom de la sécurité nationale et de la stabilité politique, d’une démocratisation et d’un respect accru des droits de l’homme dans les Etats bénéficiaires de l’aide. Mais cela ne reste qu’un objectif.1. D’autres pays s’embarrassent moins d’une telle éthique, ainsi la Russie qui veut renforcer son influence au sein de la région cherche à conclure un accord portant sur les ressources énergétiques du Turkménistan, malgré la notoriété de Saparmurat Niyazov pour sa politique la plus répressive de la région, mais également pour sa mégalomanie.2 Quant à l’existence de partis politiques d’opposition, elle dépend du pays dans lequel on tourne la lunette. Dans certains Etats, seul le parti au pouvoir est autorisé à participer au jeu politique, comme au Turkménistan pour le Parti Démocrate4. Dans d’autres comme le Kazakhstan, un pluralisme politique semble être instauré dû plus à une conjoncture (une élite économique de nouveaux oligarches s’opposent à l’élite politique5) qu’à une réelle volonté de diversification du champ politique. Cependant, dans l’ensemble des Etats, la réalité du fonctionnement politique réside en la concentration du pouvoir exécutif aux mains du chef de l'Etat et un parlementarisme de façade.6 Preuve d’un immobilisme flagrant, des analyses sur l’Ouzbékistan et sur le Turkménistan font même état d’une impossibilité pour ces deux Etats d’accueillir dans leur système politique les principes de la démocratie occidentale d’ici 20 ans. Autant dire que cette vision est pessimiste. Toutefois, nous pouvons faire preuve d’un minimum d’optimisme quant à l’émergence future d’une réelle société civile. Alors que les Etats d’Asie centrale sont autoritaires et non totalitaires, des brèches peuvent se présenter dans la façade politique, les embryons de la société civile devront par conséquent s’y engouffrer et une fois consolidée, cette dernière pourra travailler dans le sens des intérêts des populations locales. Copyright © 2004 [Regards sur l'Asie Centrale]. Tous droits réservés. 1 Jones, S, ‘Civil Society: Grassroots Organizations in the South Caucasus’, Mt Holyoke College 2 Conseil Consultatif canadien sur la politique étrangère du Canada en Asie centrale, Part II, 2000 3 Voir, infra, partie B 4 Hill, F, Grassroots Organizations in Central asia’, Eurasia Foundation, ONG 3 http://www.eurasianet.org/departments/rights/index.shtml 1 FY 2003 Congressional Budget Justification, http://www.usaid.gov/pubs/cbj2003/ee/ca_reg/ 2 http://www.eurasianet.org/departments/rights/index.shtml Eurasianet, Human Rights Watch 4 US Department of State, http://www.state.gov/g/drl/rls/hrrpt/2003/27870.htm, 25 Février 2004 5 Central Asia and the South Caucasus: Reorientations, Internal Transitions and Strategic Dynamics, Octobre 2000, NIC 6 Voir Constitutions Ouzbèke et celle Kazakh de 1993
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