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16/03/2006 13:38:06

 

 

L’Emergence d’un mouvement islamiste de type nouveau (Partie I)

 

Le hizb ut Tahrir est un mouvement islamiste dont la propagation et la renommée en Asie centrale croît de jour en jour, de mois en mois et d’année en année.

Début 2005, on estimait à 150 000,  le nombre de ses militants actifs  éparpillés dans les cinq républiques d’Asie centrale, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan.

 

Représentant une alternative face aux régimes de la région, souvent autoritaires, le Hizb ut Tahrir a su allier idéologie et pragmatisme. Peut on dire que l’efficacité est sortie de cette synthèse si singulière ?

Genèse d’un mouvement islamiste 

L’ancrage idéologique et historique des mouvements religieux islamistes se situe dans le temps long (histoire coranique) pour expliquer que le monde vit la phase finale d’une guerre millénaire, qu’une « renaissance » est en cours. D’ou le chois de son appellation par le Hizb ut Tahrir signifiant littéralement « Parti de la libération islamique ». Ainsi tout comme Ben Laden, les idéologues du mouvement font remonter l’oppression des musulmans à la suppression du Califat par Mustafa kemal en 1924.1 Durant plus de quatre siècles précédant la Première Guerre Mondiale, le pouvoir dominant dans le monde musulman était l’Empire Ottoman. Le Califat était basé en Turquie et ses sources religieuses étaient fondées sur un Islam modéré, un Islam protecteur des minorités. Mais à la suite de la défaite de l’Empire Ottoman durant la guerre, un pouvoir séculaire, plutôt orienté vers la modernité occidentale, appelé « les Jeunes Turcs » arriva au pouvoir sous le leadership de Mustafa Kemal Ataturk. En 1924, Ataturk abolit le Califat, mettant fin ainsi à une tradition de plus de 1292 ans.4 La Turquie alors légiféra de manière à séparer la religion et l’Etat.

Mais la conséquence de cette rupture fut le vide laissé par la sécularisation de la Turquie.

Vide qui fut rapidement rempli par les Wahhabis, rôle pourtant non reconnu par tous.

 

Le Hizb ut Tahrir fut fondé en 19521 par un juge palestinien à la Cour d’Appel de al-Quds, Taqiuddin Nabhani habitant à Jerusalem Est, alors sous autorité jordanienne. Se détachant de l’organisation des Frères Musulmans, un groupe islamiste militant égyptien secret fondé en 1928 qui prône le rétablissement d’un Califat extrémiste régissant le monde, Nabhani refusa et rejeta toute véillité d’intégrer pour un groupe politique islamiste un cadre étatique séculaire. Toute recherche de coopération avec des autorités séculaires devait être bannie selon lui.

 

Du fait de sa posture radicale en opposition à toute existence étatique, les autorités jordaniennes refusèrent de reconnaître le parti-mouvement et commencèrent à procéder à des arrestations parmi les élites du parti, le forçant donc à fonctionner de manière souterraine.

L’histoire de l’implantation du Hizb ut Tahrir dans les pays arabes est synonyme d’emprisonnements et d’exécution.2 Les dirigeants en Irak, en Syrie, en Libye et ailleurs ont massivement utilisé l’instrument de l’exécution discrète pour se débarrasser des militants du mouvement.

A la suite de la mort de an-Nabhani, la direction du Hizb ut Tahrir fut assuré durant près de 50 ans par le Sheikh Abd-el Qadim Zaloom qui meurt le 29 avril 2003. Actuellement le dirigeant du parti demeure inconnu1, bien que certaines sources parleraient d’un certain Vahid Omran.5

  

Le Hizb ut Tahir en 2005

 

Le Hizb ut Tahrir al –Islami, un groupe politique qui se veut international puisque son influence s’étend à travers tous le Moyen Orient jusqu’en Occident, prône la désobéissance civile, le renversement des régimes séculaires corrompus et la création d’un Califat (Khilafah en arabe)), une sorte de théocratie militaire basée sur la Sharia, visant à exporter dans le monde non musulman sa loi et sa foi.5 –Même les régimes d’Arabie Saoudite et d’Iran sont, aux yeux des membres du Hizb ut Tahrir, trop modérés et trop séculaires-.

 

Il oppose à cette fin à la globalisation occidentale, une autre forme de globalisation, celle islamiste basée sur l’Islam radical. Cette idéologie est censée poser un défi mortel au modèle occidental de l’Etat séculaire, tolérant, multiculturel et capitaliste.1

Dans ce but, le HUT utilise une logique de guerre du Bien contre le Mal comme fondement de ses appels au soulèvement. Posant les termes d’une guerre juste, celle de défendre la foi islamique, elle permet de dénoncer le caractère impie à la fois des régimes oppresseurs d’Asie centrale mais également des Etats étrangers les soutenant.: les publications du Hizb ut Tahrir appellent ainsi à la lutte contre les Etats Kufr –les non croyants- qui sont prédominants dans le monde arabe. Elles déclarent que le vrai défi de tout musulman est de déceler le « colonialisme dans ses formes intellectuelles, politiques, économiques et militaires, de dévoiler leurs plans et de révéler leurs conspirations ainsi de permettre à l’Ummah, la communauté musulmane, de se libérer de ce contrôle »2. A la domination de l’Occident, il faut l’opposition d’un peuple et non d’une nation, a déclaré récemment le Docteur Waheed, responsables des relations publiques pour le Hizb ut Tahrir à Londres.

 

Un mouvement à la violence contenue

Mais qu’en est il de la violence ? Fait elle partie des moyens prônés par le Hizb ut Tahrir ?

Si l’on se base sur l’histoire du groupe, des membres du mouvement ont participé à des coups d’Etat pro-occidental au Moyen Orient comme celui des officiers jordaniens contre le roi Hussein II en 1968 qui s’est terminé d’ailleurs en désastre pour les premiers.3

Quant à l’histoire proche, Vladimir Bozhko, le Directeur général du Comité de la Sécurité Nationale au Kazakhstan révèle, le 23 novembre 2004, que les services de sécurité ont mis à jour et démantelé une organisation souterraine appelée ‘Jamaat’, qui représenterait la cellule locale d’une plus grande organisation ‘Jamaat Mujahedin’ proche de Al Qaeda3. Cette organisation aurait participé aux attaques de mars avril 2004 en Ouzbékistan. Certains des membres arrêtés, par la suite, ont admis appartenir au Hizb ut Tahrir. Ou encore, l’affirmation que des membres du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan auraient rejoint le Hizb ut Tahrir récemment ; lien qui, selon le Bureau Fédéral de Sécurité Russe successeur du KGB, démontrerait la dérive violente prochaine du mouvement.

 

Mais autant pour l’histoire qu’on appellera « ancienne » que l’histoire proche, le Hizb ut Tahrir a toujours défendu le fait que ces déviances étaient le fait d’individus et non provenant de l’organisation elle même.

Se basant sur la structure interne du groupe très autoritairement hiérarchisée, Ariel Cohen, chercheur à la fondation néo-conservatrice Heritage, remet en doute la crédibilité de cet argument. Car la littérature du Parti énonce clairement que lorsqu’une masse critique, un seuil suffisant de cellules aura été atteint, alors le Hizb ut Tahrir pourra agir pour prendre le contrôle d’un Etat et tenter de rétablir le Califat. Mais toute la question réside dans le fait de savoir qui déterminera ce seuil, et surtout comment la prise de pouvoir pourra s’effectuer sans violence.

De plus, à écouter les dires des officiels centrasiatiques, tel le Procureur Général Ouzbek Rashid Kadyrov, il est probable que le Hizb ut Tahrir, autrefois non-violent, ait porté son attention vers des actions sanglantes en travaillant avec Al Qaeda lors de la perpétration des attentats de fin mars 20045. Que l’enquête infirme ou confirme ce lien, qu’elle soit manipulée ou non, il est désormais clair que la crainte générale est de voir le Hizb ut Tahrir prendre les armes et se détourner de sa politique initiale de non violence.

Le groupe islamiste exhorte les musulmans à perpétrer des attentats suicides, contre les américains et les juifs. En effet, le Hizb ut Tahrir est violemment anti-sémite ; ainsi comme le reprend Dan Mariaschin, responsable de la communauté juive américaine, lors d’une conférence donnée au Nixon Center, le 6 octobre 2004 portant sur les problèmes de religion en Ouzbékistan, la lecture des publications du mouvement est instructif à ce niveau. « Musulmans, débarrassez vous des chefs qui ne portent pas attention à la Sharia, envoyez vos guerriers à la Djihad et expulsez les juifs. Tout ennemi du Parti sera dénoncé comme juif »3 est une des nombreuses publications anti-sémite.

 

Cependant, des dires mêmes de leurs représentants basés au Royaume-Uni n’est pas un mouvement prônant l’affrontement direct avec les régimes en place en Asie centrale et encore moins avec les démocraties occidentales. Les publications éditées sur le site web du Hizb ut Tahrir énoncent ainsi que la violence et la lutte armée sont considérées par le mouvement comme des violations de la Shari’ah Islamique : cette affirmation découle de ce que le prophète Muhammad ne revendiquait que les armes intellectuelles et politiques afin de parvenir à l’établissement d’un Etat Islamique.

Ce refus de la violence est il directement lié à la contradiction véhiculée par les islamistes ? En effet, l’appel au djihad renvoie à l’effort de résistance et non au combat offensif : le croyant doit combattre les impuretés qui l’assaillent continuellement, un combat contre ses propres faiblesses (djihad al-akhar). La prise des armes ne vient qu’en second choix. Le fondamentalisme religieux a tendance à ne faire référence qu’au second en masquant volontairement la première obligation de tout croyant.4 Cette prise en compte de la véritable signification de djihad permet d’identifier les « musulmans dont les opinions sont divergentes de celles des pays occidentaux mais non tournés vers la violence, et ceux qui au contraire, privilégient les actions violentes »4. Acacia Shields, chercheur pour Human Rights Watch basé à New York tenait dans la même veine à rappeler que « cela ne sert aucun intérêt de persécuter les croyants musulmans pacifiques ».

 

Et parce qu’il demeure impossible de savoir si le Hizb ut Tahrir a entrepris des actions violentes, le Département d’Etat Américain se refuse à intégrer le Parti dans sa liste des 390 individus et groupes qualifiés de ‘global terrorists’5. Pour justifier ce choix, le porte parole du Département Richard Boucher indique qu’il n’existe à ce jour, aucune source désignant clairement le Hizb ut Tahrir comme foyer d’activisme terroriste. En réalité, la position en apparence claire du Département d’Etat reflète des lignes divergentes entre responsables officiels. Ainsi, le fait que le Hizb ut Tahrir n’opère pas directement, mais incite à la violence peut lui donner le caractère d’ « usine » d’entraînement et de production d’idées radicales. Entre « incitation et entraînement de terroristes » la ligne de démarcation est mince.

Bref, la bataille pour faire désigner le Hizb ut Tahrir comme organisation terroriste est en marche, et les centres d’études néo-conservateurs comme la Fondation Heritage et le Nixon Center ont pris la tête du mouvement.

                         Copyright © 2005 [Regards sur l'Asie Centrale]. Tous droits réservés


 

1 Conesa, P. ‘la violence au nom de Dieu’, Revue internationale et stratégique N° 57, printemps 2005, p.76

4 Dilip Hiro, ‘War without end’, P.54

1 certaines sources parlent de 1950, le groupe serait apparu en Jordanie et en Arabie Saoudite en premier.

2 ‘Muhajiroun and Hizb ut Tahrir : Al Qaeda linked groups attract Muslim youth and converts in the UK and USA’ August 1, 2004.

1 Cohen, A., Ph D, Heritage Foundation, ‘Hizb ut Tahrir: An Emerging Threat to U.S Interests in Central Asia’ March 30, 2003.

5 DEBKA-Net-Weekly, July 31, 2004

5 Cohen, A., “last bombings in Uzbekistan”, Washington Post, aout 2004

1 Cohen, A., “last bombings in Uzbekistan”, aout 2004

2 Conesa, P. ‘la violence au nom de Dieu’, Revue internationale et stratégique N° 57, printemps 2005, p.78

2 ‘The Method of Hizb ut Tahrir », at english.hizb-ut-tahrir.org/definition/messages.htm

3 Hashem Kassem, ‘Hizb ut Tahrir al Islami’

3 ‘Jamaat does exist: kazakh secret services do away with a terrorist group with Al Qaeda connection’ , Kazakhstan Today, Gazeta. Kz, 12.11.2004

5 Sands, R. The Washington Times, April 2, 2004

43 Mariaschin, D., speech delivered at the conference entitled « Religion and Uzbekistan : State, Religion, and Interfaith acceptance”, October 6, 2004

4Abderrahim K., ‘l’autolégitimation de la violence islamiste’, Revue internationale et stratégique N° 57, printemps 2005, p.121

4 Ottoway, D., ‘Islamic Group Banned By Many Is Not on U.S Terrorist List’, 27/12/04, Washington Post

5 Ottoway, D., ‘Islamic Group Banned By Many Is Not on U.S Terrorist List’, 27/12/04, Washington Post

 

 

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