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CEI : le bilan de l'année sans fioritures

 

Youri Filippov

 

Le Haut Conseil d'Etat de l'Union Russie-Biélorussie s'est réuni il y a peu à Moscou sous la présidence de Vladimir Poutine et d'Alexandre Loukachenko. Ses résultats illustrent bien les processus politiques et économiques qui se déroulent dans l'espace postsoviétique. La volonté de coopérer n'a pas disparu mais l'année qui s'en va a causé beaucoup trop de désappointement à ceux qui misaient sur une intégration plus étroite et large au sein de la Communauté des Etats indépendants.

 

C'est indéniable, l'intégration russo-biélorusse ne stagne pas. L'année prochaine la Russie et la Biélorussie financeront 35 programmes (le budget de l'Etat de l'Union se monte à 3,78 milliards de roubles (143 millions de dollars), notamment dans les technologies informatiques, les télécommunications spatiales, la microélectronique et les constructions mécaniques. Moscou et Minsk entendent concerter leurs positions sur la scène internationale : à l'ONU et dans les autres institutions internationales, dans leurs relations avec l'Union européenne et l'OTAN. Les deux pays ont adopté de nouveaux documents concernant la coopération militaire et technico-militaire. L'aménagement des frontières extérieures de l'Etat de l'Union a progressé.

 

Cependant, des désaccords très graves subsistent, qui paralysent plus le rapprochement russo-biélorusse qu'ils ne le dynamisent. Par exemple, la Russie réclame l'introduction immédiate du rouble en tant que monnaie commune, mais la Biélorussie s'emploie à retarder l'application de cette mesure. Strictement parlant, Minsk ne cache pas qu'il appréhende de perdre le contrôle de son économie nationale suite à une attaque massive des investisseurs russes contre les entreprises biélorusses les plus rentables. La non-régularisation des rapports dans le secteur énergétique est un autre obstacle au rapprochement. La Russie, qui s'est attelée sérieusement au recensement de ses actifs et capacités énergétiques, a pour la première fois depuis plusieurs décennies catégoriquement refusé les "subventions énergétiques" à ses partenaires postsoviétiques. Pour la CEI, ce volte-face de la Russie a été assurément l'événement numéro un de l'année.

 

Et ici la Biélorussie "alliée" n'a pas fait exception. La Russie a annoncé qu'à partir de l'année prochaine elle relèverait les taxes à l'exportation du pétrole livré à la Biélorussie, ce qui pourrait amputer le budget de Minsk de 2 milliards de dollars. A partir du 1er janvier, le prix du gaz naturel russe fourni à la Biélorussie fera plus que quadrupler, passant d'environ 49 à 200 dollars les mille mètres cubes. En outre, Gazprom entend prendre le contrôle de Beltransgaz, la société biélorusse gérant le transit du gaz naturel russe acheminé en Europe. A la différence des années précédentes, Moscou ne se contente pas de déclarations brutales mais laisse aussi entendre qu'elles seront mises en oeuvre.

 

La partie biélorusse n'est pas prête à faire face à ce revirement. Ce n'est pas un hasard si Alexandre Loukachenko a allégé le programme de son séjour  à Moscou et quitté la capitale russe sans se livrer aux traditionnels commentaires.

 

Les responsables de l'intégration dans le cadre de la CEI restent eux aussi bouche cousue. Cela n'est probablement pas fortuit non plus. Par une étrange ironie, l'année 2006, proclamée "Année de la CEI" dans les pays membres, aura été la période d'éloignement le plus marqué. La CEI "de papier", qui existe en tant que "club des présidents" et qui ne prend plus depuis longtemps aucune décision un tant soit peu importante, ne peut s'y opposer. Le sommet des chefs d'Etat de la CEI qui s'est récemment tenu à Minsk a de nouveau reporté l'examen de la question, qui aurait dû être centrale, de la refonte de l'organisation interne de la Communauté. Officiellement à l'été 2007, lors de la prochaine rencontre des leaders des pays de la CEI. Cependant, rien ne garantit que dans six mois les choses auront bougé du point mort. Les principes généraux et les buts de la communauté intégrée donnent lieu à des interprétations trop différentes dans les pays clés de la Communauté.

 

Par exemple, l'Ukraine l'envisage comme une zone de libre échange, mais dépourvue de frontières douanières communes. Pour Kiev, la CEI n'est même pas une communauté intégrée mais un simple mécanisme de consultations interétatiques "pour préserver les intérêts nationaux du pays dans l'espace postsoviétique", ce que souligne un récent décret du président Viktor Youchtchenko.

 

Le Kazakhstan propose aux pays de la CEI d'emprunter la voie suivie par les Communautés européennes et d'axer les efforts sur certains axes prioritaires de l'intégration : éducation, migrations et moyens de communication. Ces domaines hérités de l'ancienne Union Soviétique sont particulièrement opportuns de nos jours. La Biélorussie déclare vouloir avancer vers l'intégration sur un front plus large. Mais du fait d'un "poids" politique et économique relativement réduit, on voit mal qui au sein de la CEI, exception faite de la Russie, pourrait appuyer cette proposition. D'ailleurs, même la Russie, dont le "poids" est incommensurablement plus grand, s'abstient d'avancer toute initiative qualitativement nouvelle au sein de la CEI. Dans les années 90 et après, elle avait tenté de devenir la "locomotive" de la Communauté, s'était prononcée pour une "intégration à plusieurs vitesses", avait soutenu la création de la Communauté économique eurasiatique (CEEA), de l'Espace économique unique (conjointement avec la Biélorussie, l'Ukraine et le Kazakhstan). Cependant, ces entreprises n'ayant pas fourni de résultats rapides et palpables, elle s'en était désintéressée toujours plus.

 

Chose curieuse, au sein de la CEI personne ne s'y est opposé à l'exception de la Biélorussie et, dans une moindre mesure, du Kazakhstan. Les républiques centrasiatiques et transcaucasiennes sont trop loin de la Russie. La plupart d'entre elles considèrent donc l'"intégration" comme quelque chose devant leur assurer une énergie russe bon marché, des conditions propices au commerce avec en plus la possibilité d'exporter leur main-d'oeuvre excédentaire vers la Russie, ce qui permet d'atténuer quelque peu la tension sociale sévissant dans ces pays. Tant que cette situation perdurera il est peu probable que l'on se préoccupe excessivement de la stérilité des mesures prises au sein de la CEI.

 

Il importe de relever qu'outre les facteurs que nous venons d'examiner, l'attraction de l'Union européenne exerce une influence énorme sur le comportement des milieux politiques des pays européens de la CEI, surtout de l'Ukraine qui a toujours été le numéro deux dans l'espace postsoviétique. La volonté d'opposer la Russie à l'UE, à l'OTAN, aux Etats-Unis et à l'Occident dans son ensemble est un volet essentiel de la stratégie politique non seulement de l'Ukraine, mais aussi, au moins, de la Géorgie et de la Moldavie. Ce qui ne favorise pas, bien sûr, la création d'un climat politique propice à la réalisation de mesures intégrationnistes.

Tel est l'état de la CEI quinze ans après avoir vu le jour en 1991. Mais si auparavant les réalités étaient enjolivées de "déclarations intégrationnistes", aujourd'hui même celles-ci ont disparu. Le proche avenir dira si les pays postsoviétiques sauront s'adapter ou non aux réalités nouvelles et dans quelle mesure ils seront aidés pour ce faire par les mécanismes créés dans le cadre de la CEI.

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